Je dédicace ce récit à mes chers disparus.
Désolé d’avoir tant tardé à vous rendre hommage.

Je la voulais cette baraque immense, mais en vérité, je ne voulais pas pour autant quitter mon appart’. Et puis, un déménagement, c’est un peu comme un enterrement dans l’ambiance, sauf qu’on y déterre des trucs.

On fait les caisses, on emballe ce qui nous est cher, et pour le meilleur ou pour le pire, on revit certains moments de notre vie dont on avait oublié jusqu’à l’existence. C’est ce qui m’est arrivé en cette matinée de février lorsque, rangeant mes reliques accumulées sur dix-sept longues années, je suis tombé sur la boîte.

Oh, je vous vois venir. Mais non. C’est une boîte à chaussures toute banale. Elle n’a rien de magique, sauf pour moi. Et telle quelle, elle est absolument sans intérêt pour vous. Mais elle va peut-être pouvoir vous aider à mieux comprendre ce récit. Et quand le truc qui vous intéresse vraiment arrivera, vous comprendrez peut-être mieux.

Le contexte, c’est toujours important.

À l’intérieur se trouvait une petite icône de la vierge appartenant à feu ma grand-mère, et qui me fascinait quand j’étais petit. Selon l’éclairage, elle se teintait d’or et de bleu. Je me souviens encore du tout petit moi, à quatre ou cinq ans, la retournant dans tous les sens pour percevoir toutes les variations de couleurs, sous le regard attentif de mon aïeule. Il y avait aussi toutes sortes de trucs et bidules, allant du jeu de cartes avec lequel nous jouions à l’enveloppe de papier kraft contenant mes premières dents de lait. Pour ces dernières, je n’arrive toujours pas à décider si je trouve ça glauque ou mignon. C’est plutôt attendrissant si je pense uniquement à ma chère grand-mère, mais dans la pratique, que voulez-vous que je foute avec une enveloppe pleine de mes propres dents ?

Ma grand-mère, c’était toute ma vie. Je l’appelais Mamita, bien que nous ne soyons pas Espagnols et que personne ne le hablât dans notre entourage. C’est un de ces trucs qui n’ont pas beaucoup de sens et qu’on retrouve parfois dans une famille. Comme une particularité pour laquelle on ressent une petite gêne devant les copains durant l’enfance, mais que l’on chérit de toute son âme une fois que tout est terminé.

Mamita, c’était ma personne préférée. Et bien que je prétende le contraire avec un orgueil feint auprès de mes proches, c’est toujours le cas. Ce sera toujours le cas. Il ne se passe pas un jour sans que je ne pense à elle. Cette femme m’a élevé avec un bras. Littéralement. L’autre lui avait été enlevé par la polio plus de soixante ans auparavant. Vous imaginez la force de caractère de la dame ? Moi non plus.

Il y a vingt ans, elle a chopé un cancer du sein qui a développé puis étendu ses tentacules jusqu’au cerveau. Ce truc l’a rongée jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus marcher, jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus parler, et enfin, jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus vivre, quelques jours à peine avant son quatre-vingt-deuxième anniversaire. Elle s’est battue pendant cinq ans mais, accablée par la chimio et les allers-retours à l’hôpital, elle a fini par renoncer au traitement.

Je l’ignorais. De toutes ces choses que nous nous étions dites à cœur ouvert durant ses derniers mois d’existence, c’est le seul sujet qu’elle n’avait jamais abordé.

Je l’ai appris par cette femme du service des soins palliatifs, dont j’ai aujourd’hui oublié le nom et le visage, le matin même de son décès. À bien y penser, je crois que je ne l’ai ni écoutée, ni regardée. Je me rappelle juste qu’elle m’a refilé ses effets personnels pendant que je tentais de rester entier au milieu d’un monde qui s’effondrait autour de moi. Parmi ceux-ci, son horrible sac à main rempli de toutes les babioles « utiles » qu’elle traînait toujours avec elle.

À l’intérieur, il y avait des photos de nous, un stylo, un porte-monnaie usé jusqu’à la corde, et surtout un mouchoir blanc qu’elle gardait toujours avec elle quand j’étais petit, et qu’elle appelait « une garantie juste au cas où ». Heh ! J’avais 25 ans, mais elle traînait encore ce truc avec elle, voilà qui lui ressemblait bien. Quand je l’ai porté à mon nez, j’ai fondu en larmes, de gros sanglots chauds et interminables qui m’ont forcé à m’éloigner à l’autre bout du couloir. J’étais resté digne jusqu’au bout, mais ç’avait été pour finalement tomber bêtement dans le piège final. Sur le mouchoir, il y avait encore son parfum.

Parfois, je me demande pourquoi elle ne m’a jamais dit qu’elle avait arrêté de se soigner. Peut-être qu’elle avait honte d’abandonner, mais ça ne lui ressemble pas. Je préfère penser qu’elle a voulu me préserver et passer du temps de qualité avec moi avant que ce ne soit plus une possibilité de toute façon.

Mon grand-père et moi, on s’est très bien entendus jusqu’à ce que j’aie douze ou treize ans. Il m’a appris à jouer aux échecs. Son orgueil d’ancien champion l’avait encouragé à me former très tôt. À trois ans j’étais capable de placer les pièces, et à cinq, je jouais déjà contre des adultes. Quelques années plus tard, suite à une faiblesse cardiaque détectée assez tôt, il avait subi un double pontage. Depuis, il était devenu plus jeune et plus fort que moi. Il m’emmenait partout. Piscine, vélo, promenades en forêt. Les meilleures années de ma vie.

Ensuite, il y a eu des conflits. Il voulait que je travaille à l’école, et moi j’étais jeune et con. On s’engueulait tout le temps.

On s’aimait, c’était certain, mais on était des mecs. Des mecs ça ne se dit pas ce genre de trucs, pas vrai ? Il avait déjà développé la maladie d’Alzheimer du vivant de ma grand-mère, et il lui a survécu pendant près de trois ans. Le temps pour moi de le regarder se perdre dans sa propre tête. Autrefois brillant, il n’était à la fin plus capable de manger tout seul. C’est d’ailleurs ce qui a eu raison de lui en 2007 : une simple tartine à la confiture sur laquelle il s’est étouffé, entraînant un malaise cardiaque fatal. Finalement, ce bon vieux palpitant avait eu sa revanche.

C’est surtout pour ça que je chéris cette boîte. Dedans, il y a mes grand-parents. Les gens les plus décents qui aient jamais existé dans l’univers.

Venons-en à la maison à présent.

Des dizaines et des dizaines de caisses plus tard, j’étais enfin chez moi pour la fin du mois de mai. Il faisait chaud, il faisait lourd. La coupe du monde allait débuter quelques semaines plus tard. Dehors on pouvait entendre les cigales. Le jardin était orienté sud-est, et le chien y passait le plus clair de son temps. Moi aussi, pour ce que ça vaut.

300 mètres carrés, dont 200 de plein pied. Immense. C’est le double de la taille de l’appartement de départ. De quoi commencer une nouvelle vie ailleurs, à la campagne, retiré de tout. Pour tout vous dire, la maison est tellement grande qu’elle possède un tableau électrique de part et d’autre de la propriété, l’un dans le garage, l’autre au fond du grenier.

C’est là que j’avais entreposé mes caisses, et c’est aussi ce qui explique qu’il m’ait fallu un an pour remarquer le disjoncteur abaissé.

Je l’ai vu hier soir, et ça m’a tout de suite intrigué. J’ai eu beau tester chaque prise de courant, chaque ampoule, l’électricité arrivait bien partout. J’ai appelé l’ancien proprio, mais il n’a pas vraiment pu m’aider. Il m’a simplement dit que tout était normalement étiqueté avec soin, et je n’ai pas voulu le déranger davantage. Et puis, je dois reconnaître que c’est vrai, le gars était plutôt soigneux. À lire ses instructions, je pouvais dire ce qui alimentait quoi sans problème. Enfin, tout sauf ce disjoncteur à la con qui n’avait aucune inscription d’aucune sorte. Alors je l’ai juste relevé pour voir.

Immédiatement, j’ai senti que le champ électrique était devenu suffisamment important pour ioniser tout l’environnement du boîtier. L’air ambiant était devenu conducteur. Chaque micro-décharge était accompagnée de grésillements qui me vrillaient les oreilles. Aussitôt, j’ai voulu abaisser ce disjoncteur et ne jamais plus le relever. Après tout, il ne servait à rien. Puis les maux de tête ont commencé. Ça a commencé derrière les yeux. Je voyais des taches, un peu comme quand j’avais une de ces migraines ophtalmiques qui souvent m’handicapent des heures durant.

Et c’est alors que je cédais à la panique et que je tendais la main vers le tableau de fusibles que je me suis rendu compte que je ne pouvais plus l’approcher. Il repoussait ma main par je-ne-sais-quelle magie et il m’était physiquement douloureux d’insister. Pour éteindre cette horreur, je n’avais qu’une solution.

Couper le général, en bas, dans le garage.

Plus je m’éloignais du tableau, mieux je me sentais, mais la migraine persistait. En descendant les escaliers, j’ai senti un liquide chaud rouler sur ma lèvre supérieure. Du sang coulait de mon nez. J’ai filé aux toilettes et j’ai attrapé quelques feuillets de papier-cul pour m’essuyer le visage. Râlant et grommelant, je me dirigeais vers le garage lorsque j’ai entendu des pas s’approcher de la porte d’entrée. Coup de sonnette.

Je pense que je n’avais jamais été aussi surpris de ma vie. C’était Valéry. Ce qu’il avait maigri !

Valéry avait une trentaine d’années. C’était un ancien élève, devenu collègue quelques années plus tard. Il était très porté sur la malbouffe ainsi que le RedBull dont il était très friand, et qu’il consommait quotidiennement dans son véhicule (Son embonpoint et son manque d’endurance trahissaient d’ailleurs la qualité de son hygiène de vie au premier regard). Puis, la vie étant ce qu’elle est, nous nous étions perdus de vue.

Il me disait avoir appris que j’avais emménagé dans le quartier et était venu me faire savoir qu’il était devenu patrouilleur à mi-temps pour une entreprise de sécurité. Il m’a aimablement proposé de passer faire un tour devant chez moi pendant mes absences prolongées, ce à quoi j’ai répondu par l’affirmative. Après tout ça m’arrange bien de travailler dans ce secteur, on en tire toutes sortes d’avantages.

Nous avons conversé un instant sur le pas de la porte, mais je ne l’ai pas fait entrer. Je continuais de penser à ce tableau électrique et à son effet néfaste sur ma santé. Tellement que sur le coup, je n’ai pas réalisé. Ce n’est qu’alors qu’il tournait les talons pour rejoindre sa voiture que j’ai compris ce qui n’allait pas.

Trois ans auparavant, un autre collègue m’avait appris au téléphone que Val avait été retrouvé sans vie au volant de son véhicule de patrouille, foudroyé par une crise cardiaque. Il avait payé au prix fort ses goûts déplorables. Et nous aussi, à cause du trou immense qu’il avait laissé dans nos vies.

Mon propre cœur battant à tout rompre, j’ai refermé la porte et m’y suis adossé. Si seulement j’avais pu réfléchir un peu, mais ce n’était pas possible. Ça empirait. Je pouvais entendre le son que faisaient les arcs électriques en formation à l’étage. Ma tête me faisait tellement mal. Et mes cheveux, le poil de mes bras et celui de ma nuque se hérissaient à un tel point que leurs racines étaient douloureuses. Il fallait que je me rende au garage immédiatement.

En traversant le couloir, je suis passé devant la salle à manger. Et c’est là que je l’ai vu, du coin de l’œil. Le vieil homme était assis sur l’une des chaises. Lorsqu’il m’a vu, il a changé de position pour se tourner dans ma direction. Toujours assis, il me fixait de son regard bienveillant. Quant à moi, je me suis avancé dans la pièce sans précipitation. Je me suis approché de lui et me suis agenouillé pour me mettre à sa hauteur.

J’ai plongé mon regard dans le sien et sans reprendre ma respiration une seule fois, je lui ai dit tout le bien que je pensais de lui.

Je l’ai remercié de m’avoir poussé à faire des études, je lui ai dit combien il avait été important dans ma vie, et à quel point il l’avait changée pour le meilleur. Je lui ai fait savoir combien il me manquait maintenant qu’il n’était plus là, et comme les choses n’étaient plus aussi intéressantes depuis que j’avais perdu mon partenaire d’échecs. Et surtout, surtout, je lui ai dit que je l’aimais. Parce qu’à la réflexion, même si on est des mecs, on doit se dire ce genre de trucs, pas vrai ?

J’ai pris sa tête entre mes mains et j’ai déposé un baiser sur son front. Il m’a regardé avec son éternel rictus au coin des lèvres et j’ai vu que ses yeux devenaient humides. Alors les miens ont suivi. Et nous avons parlé tous les deux, comme avant que la maladie ne le prenne. On a discuté, encore, encore, et encore, jusqu’à ce que nous ayons épuisé tous les sujets de la terre.

Sauf un.

Implicitement nous avions gardé le meilleur pour la fin. Alors quand le moment est venu, nous avons parlé d’elle, longtemps. Et nous aurions certainement continué pendant des jours si la tension exercée sur ma tête par la migraine ne m’avait pas précipité dans l’inconscience.

Quand je me suis réveillé dans mon lit ce matin, j’étais en pleine forme. Dans le séjour, toutes les chaises étaient parfaitement rangées. Alors je suis monté au grenier.

Me tenant au milieu de caisses non-déballées qui ne le seront jamais et des panneaux d’isolation encore à nu, je me suis mis à sourire, puis à rire. Évidemment, il n’y avait aucun son, aucun arc électrique, ni par ailleurs, le moindre disjoncteur qui ne soit pas étiqueté. Et quoi de plus logique ?

Après ma soirée d’hier, je n’en avais plus besoin.

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