J’ai pas trop dormi. Ça empire. Mon sommeil, je veux dire. J’ai l’impression de perdre cinq minutes toutes les nuits. C’est toujours pareil. Des rêves de démon. D’homme à lunettes dont je ne distingue pas les yeux.

Puis il y a la chaleur. Ces putain de mouches me tournent autour. J’ai beau les chasser, il en revient toujours. Il doit y avoir un nid quelque part. Elles sont bizarres. On dirait des psoques. Sauf que ça vole.

Je mets un coup de sonnette. Le gardien ne comprend rien à ce que je dis. Il fait semblant. Comme d’habitude. La caméra ne sert à rien, il fait encore noir. Foutus interphones bon marché.

Je dois retirer mon casque pour pouvoir articuler. Il finit par ouvrir.

Connard.

Je franchis le portail avec ma Honda, je stationne et je mets pied à terre. J’entre par la double porte.

J’en ai marre de ce couloir. De son néon qui bourdonne. De sa lumière blafarde qui m’écorche les yeux. Du bruit que font mes chaussures de cuir au contact du carrelage. De sa longueur interminable.

Dans la salle de repos, j’aperçois mes collègues. Tout le monde fait silence et me regarde entrer. Je leur adresse un signe de tête. Tant pis pour celui qui me tourne le dos. Je peux pas le blairer de toute manière. Je fourre mon casque dans mon casier, je pointe ma carte et je ressors.

Pas de café, forcément. Ça fait trois jours que la machine déconne. Il faut traverser la moitié du complexe pour en trouver une autre. Laisse tomber. Et puis c’est quoi cette odeur ? Et ces mouches, bordel. Elles sont partout. Salopes. Je suis déjà en retard.

J’entre dans le labo. Les étudiants sont là, j’avais oublié que c’était aujourd’hui. Pas un murmure. Ils me regardent avec leur sourire narquois. Je sais que je n’ai pas l’air bien. Me regardez pas comme ça. On dirait des mouches, tiens. Je les ignore.

Je pose une équation au tableau. Ça devrait les occuper un moment. Mais qu’est-ce qui pue comme ça ? Prétextant d’enfiler ma blouse, je renifle discrètement mes aisselles. Ce n’est pas moi. Et toujours ce silence, on entendrait les mouches voler.

D’ailleurs je les entends. Sauf que c’est impossible, le labo est stérile. La pression du sas est trop forte. Et pourquoi je sue comme ça ?

Je demande un verre d’eau. Une jeune fille me l’amène. Elle me dévisage. Me demande si je me sens bien. Râle. Acquiescement. Bruit de déglutition. Au moins je n’entends plus les mouches.

Je m’assois au bureau. Je ferme les yeux un instant. Je me sens mieux. Je me concentre sur les bruits ambiants. Le stylo qui gratte le papier. La craie qui crisse sur le tableau. Les bourdonnements de vol ultra-rapide.

Attends.

Je rouvre les yeux. Les étudiants sont prostrés dans un coin du labo. La salle est infestée. Le tableau. Les murs. Mon visage. Ça grouille. Ça chatouille. Je peux sentir leurs trompes tâter mon visage. Hurlement phobique.

Je bondis comme un diable à ressort. Je me débats. Je les chasse. J’empoigne tout ce qui passe à ma portée. Flacons. Béchers. Erlenmeyers. Je me sens cow-boy. D’un geste précis, je tire. Chacun de mes lancers en abat quinze.

Je panique. Soit. Mais je sais ce que je fais. Je connais le contenu des flacons. Et je connais le résultat. Répétez après moi. C14H9Cl5. Bon composé organochloré.

Elles tombent toutes comme des mouches. Je jubile. L’air est irrespirable. Je m’en fous. Je les piétine de tout mon poids. Je pousse des hurlements de vieux film de kung-fu. Je lève les bras au ciel dans un hourra silencieux. Je serre les poings. La victoire est mienne.

Le directeur a fait forcer la porte. Ce con de gardien est là. Et la police. Je n’oppose pas de résistance. Je ne comprends rien à ce qu’ils racontent. Leur réaction n’a aucun sens. Je n’ai tué que des mouches. Et puis je m’en fous.

Je dormirai bientôt mieux. Dès que j’aurai défoncé toutes ces merdes à trompe. Là. Sur l’épaule du flic qui m’emmène à sa camionnette.

Partager
  •  
  •  
  •  
  •  

Psalmodiez pour la gloire de Skülvvh

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.