Dans cette contrée reculée, les vents violents déchiquettent les coteaux de granite gris. Le lichen pierreux s’immisce dans les quelques recoins où la vie est permise. Tel une plaque de métal glacé, le ciel y déverse son froid mortel. Rien de plus approprié que ce décor pour apprivoiser un démon.

Plusieurs centaines d’années avant que James et Léonore ne posent les yeux sur le livre qui changerait leur vie à jamais, Garic arpentait déjà les steppes de Kur. Il était le fils d’un mercenaire dénommé Varthorn.

Varthorn l’avait voulu éduqué afin qu’il soit apte à côtoyer d’éventuels clients nobles ou fortunés, mais en dépit de tous ces efforts, Garic ne serait jamais un génie. Il n’était d’ailleurs pas particulièrement intelligent, et dans une certaine mesure, il était conscient de ses propres limites. Mais grâce à son écolage, il savait désormais lire, écrire, et connaissait l’œuvre des poètes illustres du passé. Autant dire qu’il était tel un érudit parmi la vermine qui peuplait l’armée de son père.

Surnommé Le Jeune Loup par les soldats, il était officieusement pressenti pour devenir le prochain grand chef de guerre. Mais rien n’était assuré, car dans cette hiérarchie héritée des coutumes barbares, le prestige ne s’acquérait pas par la valeur du sang paternel mais par la quantité de celui répandu. Garic venait d’avoir 16 ans, et comme d’autres jeunes de son âge, il allait faire ses preuves. Au lever du soleil, lui et Varthorn chevaucheraient ensemble sur la ville de Brak, non pas comme père et fils mais comme des frères d’armes.

Le jeune homme était incroyablement fier de pouvoir enfin se battre avec les autres, mais il ignorait encore que Varthorn avait une surprise pour son fils. Une surprise qui ferait de lui – et malgré lui – l’un des plus grands guerriers ayant jamais arpenté les terres de Kur.

La cité de Brak représentait à l’époque le début de la civilisation.

Remplaçant les fragiles yourtes habituellement bâties par les peuplades locales, des constructions de pierre massive avaient été érigées dans cette ville fortifiée. Mais leurs remparts pourtant larges ne purent endiguer la colère de Varthorn.

 

 

Le jeune loup était heureux de pouvoir tuer pour son père et pour sa bannière. Le sang et les cris enivraient son esprit assoiffé de souffrance tandis qu’il abattait sa lourde épée encore et encore.

Plusieurs minutes passèrent. Plusieurs dizaines de corps tombèrent. Et tout à coup, surpassant le bruit des pleurs et des plaintes, il entendit son père l’appeler haut et clair. Garic se dirigea alors vers la voix qui émanait de la maison du chef de Brak.

Avant d’y entrer, il salua la tête grimaçante de son propriétaire plantée à l’entrée de la demeure. Les restes de ce qui jadis avait été un homme important au sein de la cité gisaient un peu plus loin, partagés en plusieurs mets de choix pour les chiens de guerre.

Lorsqu’il entra, il vit son père et ses meilleurs guerriers autour d’une jeune femme. Le jeune homme, pourtant insouciant et fier de son père, ne put s’empêcher d’avoir un haut-le-cœur. La fille avait les ongles arrachés, elle était scarifiée sur tout le corps et plusieurs de ses membres étaient brisés. Mais aussi, il lui manquait un œil. Le sort réservé à ceux qui font une tentative de fuite.

— Le résultat de ta petite escapade me semble assez mitigé, marmonna-t-il entre ses dents.

Puis il remarqua autre chose. Le sang qui avait coulé sur le corps de cette fille recouvrait en partie des tatouages tribaux. Il eut beau tenter de faire appel à sa mémoire, il n’en avait pas vu sur les autres habitants de Brak.

Sans ménagement, Varthorn prit son fils par l’épaule, et lui ordonna s’approcher d’elle. Garic grimaça intérieurement, mais sous le regard de son père, son visage resterait de marbre.

Fondamentalement il n’avait rien contre l’idée de besogner de la pucelle, ça faisait même un bon moment que ça le démangeait. Mais malgré ses 16 ans et sa sève bien montée, Garic savait qu’il ne lui ferait rien. Non, tuer, ça il savait faire. Il tuait pour son père et pour son clan et il le faisait avec une joie non dissimulée. Par contre, violer une poupée désarticulée qui se vide de son sang, c’était autre chose.

— Allons, fils ! Ce n’est pas ce que tu penses. Regarde ses tatouages ! le rassura Varthorn.

— Je les vois, père. Et alors ?

— C’est une sorcière ! Si nous la laissons en vie, elle nous maudira sur plusieurs générations. Et puis regarde-la, la pauvre. Elle est déjà plus morte que vive. Viens mettre fin à son supplice et nous pourrons festoyer !

Bien qu’à contrecœur, Garic approcha avec la ferme intention de lui briser la nuque rapidement. Après tout, il n’était guère nécessaire de la faire souffrir outre mesure.

Mais à peine eut-il approché les chairs sanguinolentes de la fille qu’un liquide chaud et poisseux inonda son visage. La lame d’un couteau acéré avait commencé à ouvrir les chairs de la jeune femme.

Sans haine ni passion, Varthorn venait de lui trancher la gorge.

Garic n’y comprenait plus rien. Pourquoi son père lui aurait-il donné cet ordre si c’était pour l’exécuter lui-même ? Il regarda la mine réjouie de son géniteur avant de poser les yeux à nouveau sur les tatouages de la jeune femme. Ça lui rappela une vieille légende.

Il avait à peine dix ans lorsque son précepteur lui avait parlé d’un rituel ancien nommé « la passation ». S’il n’en connaissait pas les détails, il savait que c’était une technique de convocation qui consistait peu ou prou à transformer un guerrier lambda en machine à tuer. Un tatouage, du sang, un guerrier… une naissance.

Il comprit à ce moment que Varthorn l’avait emmené avec lui dans le seul but de le soumettre à ce rituel, alors il oublia les promesses d’un raid entre père et fils et se résigna à regarder la vérité en face : ce salaud l’avait manipulé depuis le début.

Garic se tourna vers son père les yeux écarquillés. Mais il n’eut pas le temps d’ouvrir la bouche. Telle une infection, une haine sans précédent quitta le corps de la fille et inonda l’être tout entier de Garic d’une flamme destructrice et furieuse. Dans son cœur naquit alors un germe monstrueux, une bête intérieure, fierté des guerriers de Brak.

Submergé, mutilé par la créature de cauchemar qui déferlait à l’intérieur de lui, il paniqua et voulut crier. Mais seul un rire désincarné s’échappa de sa gorge tandis que la bête affermissait son emprise. L’âme du jeune Loup n’était plus que douleur et rage ; il pria tous ces dieux en lesquels il n’avait jamais cru de bien vouloir mettre fin à son supplice.

Il entendait encore distinctement Varthorn psalmodier des vers dans un langage incompréhensible, tandis que son esprit écorché se déconnecta.

 

 

Les cors résonnaient au loin lorsqu’il reprit possession de ses esprits.

Mais que faisait-il là ? Ce décor ne lui était pas familier. Il passa ses doigts le long de son visage, toujours recouvert du sang de la jeune fille. Et à son grand regret, il se rappela de tout.

Mais il n’eut pas l’occasion de s’attarder.

Déjà des échos de bataille se firent entendre dans la cité : une centaine de guerriers de Brak de retour de campagne pénétraient hurlants entre leurs propres murs dévastés.

Le combat qui s’offrait aux yeux de Garic était terrible. Les soldats de Brak, quoique moins nombreux, étaient portés par un souffle de vengeance, et l’armée de Varthorn ne pouvait que reculer devant leurs assauts. Le chef de guerre qui lui servait de géniteur hurlait des ordres brefs tout en moissonnant ses adversaires de sa lourde hache.

— Fils ! Sors-nous de là avec ton nouveau pouvoir !

Garic prit une longue épée à large lame et courut porter assistance à son père. Un réflexe stupide, se dirait-il plus tard, car l’avancée des guerriers de Brak semblait inexorable. Garic levait et abattait son arme sans trop avoir conscience de ses actions quand soudain, il entendit son père crier retraite.

— La passation est un échec. Tu es un échec ! entendit-il alors son père lui chuchoter à l’oreille.

A cet exact moment, un bruit insoutenable vint s’emparer de son être. Le sol se rapprocha d’un coup et sa vue se brouilla. Quelques instants plus tard, il sentit la morsure lointaine de lames s’enfonçant dans son corps.

Il sourit et s’autorisa à sombrer.

 

 

Même les doux draps semblèrent être une forêt de pointes pénétrant sa peau. Un fin et délicat filet de lumière brûlait ses yeux aux paupières craquelées. Garic vit une forme dans la lumière, une vieille femme semblait-il.

Mais c’est l’endroit qu’il reconnut, d’abord par l’odeur, l’odeur des chiens, celle de la mort. Elle était cachée mais présente. Ensuite il reconnut les contours de la pièce au fur et à mesure que ceux-ci se dessinèrent. La vielle bique…probablement la mère de la jeune fille, se dit-il.

Pourquoi ?

Les jours passèrent sans qu’il ne puisse esquisser le moindre geste. La vieille femme lui sembla lui donner la même bouillie pendant des siècles et des siècles. Tel un amas de tentacules, le lit engouffrait son corps dans une vie immobile.

Quant à elle, sa vie misérable semblait toujours sonner du même refrain. Le jour se levait, elle aussi. Elle lui faisait quelques brins de toilette, le nourrissait. Elle le regardait avec une tristesse mêlée d’une tendresse incompréhensible et cette douceur muette étouffait Garic. Mais comme un baume à ses blessures, elle lui permit de guérir peu à peu, de retrouver l’usage des membres que ce coup au crâne lui avait volé. Et de la même manière, la vieille citadine l’observait, l’aidait à renaître.

Quelles motivations, sinon l’ironie et la pitié, pouvait pousser celle qui devait être la mère de la jeune femme à s’occuper de lui ? En dépit de sa curiosité, il décida de ne plus se poser la question.

L’inlassable monotonie fut interrompue par le passage de gardes de Brak. Trois hommes aux mailles d’acier vinrent. La fureur et l’incompréhension les heurtèrent lorsqu’ils virent Garic. Ils sortirent leurs armes mais la vieille femme fut brève et autoritaire. Les yeux injectés de sang les trois guerriers rangèrent leurs armes à contrecœur. La vieille femme éructa sur le ton du commandement :

— Vous vous occuperez de lui, et l’entraînerez comme s’il était des nôtres !

Les mois, puis les années passant, Garic fut enrôlé comme milicien de Brak. Tout d’abord pour ses talents de bretteur, mais aussi pour sa force digne des clans nordiques. Souvent le chaos des steppes l’appelait et le tentait mais Dhirine, celle qui l’avait recueilli, l’intriguait. Devenue régente de la cité, son calme et son assurance surprenaient Garic. Comment pouvait-elle le garder, après ce qu’il avait fait ? Et la question à nouveau l’obséda.

Contrit, amer, il excella néanmoins dans les tâches que son nouveau métier lui destinait. Le froid sec et glacé de la cotte de mailles pesant sur ses épaules, le manche bandé d’épaisses lanières de cuir de son épée, le pavois aux couleurs de Brak fermement serré à son dos, Garic parcourait les landes de pierres déchiquetées afin de prévenir toute attaque. Durant cinq ans, il arpenta les falaises et plateaux granitiques jusqu’à plus souffle. Il était entre deux mondes, et n’appartenait à aucun d’entre eux. Le soir, son repos se noyait dans la contemplation de la sérénité de Dhirine. Ce calme empreint de sagesse obligeait le silence et bannissait toute parole.

 

 

Un jour, à l’heure du déjeuner, les tambours de Brak résonnèrent dans la ville. Alors en caserne à plusieurs lieues de là, Garic les entendit au loin. Sa course folle, succédée de chutes, de cris de colère face à sa lenteur et du souffle rauque vociférant en son corps l’amena en vue de Brak.

Un raid !

Déjà la cité était en flammes, et le vent complice aidait leur prolifération. Le combat était terminé. Les portes n’avaient pas eu le temps d’être fermées. Une cinquantaine de guerriers en sortirent. Leurs bannières aux peintures rouge sang les nommaient par leur clan… Celui de Varthorn.

Devant ce spectacle, le démon prit corps en Garic, des milliers de flammes infernales le parcoururent en un flot de rage incommensurable. Déjà son épée vola dans ses doigts crispés. Mais celle-ci ne servirait qu’à fouetter cet air maudit et empreint de souffrance.

Quelques guerriers de Brak revenaient des dehors de la ville, marchant entre les corps, glissant dans le sang, le visage livide. Ils ne purent s’empêcher de regarder Garic de travers, alors que celui-ci, les ignorant, courut au centre de la ville.

Le corps de Dhirine avait été à moitié mangé par les chiens de guerre. Secouée ici et là, sa dépouille n’avait plus rien d’humain.

Le regard de Garic se fit vague, sa main noueuse et large ne put supporter le poids de sa lame, son corps devint une prison noire de haine et de violence. Et pour la première fois, l’être en lui se mit à parler.

[ Je suis l’enfant de l’absurde et l’amante d’une chimère. Je suis le rêve éthéré d’un dieu capricieux. J’ai brisé le miroir de l’esprit et j’ai cherché ton désespoir à travers tes fantasmes. Et je l’ai trouvé aux tréfonds de ton âme, mon bel ange enchainé, ma lumière, mon Amour.

Même les mélodies les plus étranges suivent des lois rythmiques bien précises, et si c’est bien le cas, ma rencontre avec toi est sans aucun doute l’accord majeur à partir duquel ta rhapsodie prendra toute son ampleur.

Je vais t’enseigner les secrets de la véritable haine. Comment sublimer la peur dans la colère, dissoudre la confusion dans la rage ou encore transformer le deuil en carnage.

Ne te hâte pas, prends le temps d’éprouver. ]

De sa main, le jeune guerrier répandit sur son visage le sang de celle qui fut sa mère.

Sortant sans précipitation, son port et sa prestance avaient mué. Malgré eux, les guerriers de Brak portèrent leur regard sur Garic et reconnurent en lui leur maître.

Sans un mot, ils prirent armes et boucliers, et le suivirent.

 

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