« Prends le temps d’éprouver », avait-elle dit.

« T’inquiète », pensa-t-il. J’éprouve. Je ne fais que ça.

Angra était pour Garic comme une plaie qui n’était pas pansée. Elle le torturait nuit et jour. Aucune suture ne pouvait la refermer et jamais elle ne cicatriserait véritablement. D’ailleurs peut-être était-ce là la vraie nature de Angra ? Une plaie à l’âme.

Il leur fallut quelques jours mais ils étaient finalement arrivés à un compromis. Trois mois après le départ de Brak, quinze avant-postes de Varthorn étaient en flammes, et déjà, la moitié de son armée s’était ralliée à Garic, ce qui portait le nombre d’hommes sous son commandement à plus de cinq cent. Réputée indéfectible, la loyauté de ces hommes allait à son père depuis toujours. Mais quelque chose au plus profond d’eux leur murmurait qu’il était temps d’abandonner le vieil homme, c’était irrésistible, quelque chose en appelait à une peur primale enfouie au fond d’eux. Une peur qu’ils éprouvaient à présent devant Garic.

[ J’ai toujours eu cet effet sur les esprits faibles. Ce n’est pas du contrôle mental, c’est un peu…comme…voyons… l’astreinte d’un chef de meute. C’est un truc instinctif chez les humains. ]

Elle marqua une pause, puis énonça son prix.

[ Dix ans. ]

Il hocha la tête.

[ Ça te plaît ? Je pourrais faire tellement plus pour toi, laisse-moi un peu plus de contrôle et tu verras. ]

Depuis le premier jour, Angra se débattait, mais Garic se refusait à puiser pleinement dans les pouvoirs de la bête. Les soudards de Varthorn ne pouvaient pas refuser leur allégeance à son porteur, et c’était une bonne chose, mais il était hors de question que le démon lui vole sa vengeance. Pas question d’être anesthésié, ni de voir les choses d’un point de vue extérieur, il voulait encore être lui-même lorsqu’il atteindrait son père et lui ouvrirait le crâne.

Il lui répondit à voix haute.

— Pas aujourd’hui, mais je tiendrai parole. Lorsque le sang de Varthorn sera sur ma lame, je m’effacerai devant toi. Prête-moi ta force jusque-là, sans interférer.

[ Douze ans. ]

— Marché conclu.

Tout démon qu’elle fût, Angra était encore coincée dans un espace perdu entre les plans dimensionnels, un monde invisible depuis lequel elle et ses semblables tourmentaient les rêves des mortels depuis la nuit des temps. Garic reprenait confiance. Il pensait pouvoir encore imposer sa volonté, pour autant qu’il lui reste des années de vie à marchander, mais alors même que cette pensée l’effleurait, il avait entendu Angra rire au plus profond de lui. Il avait alors compris que ce qui l’effrayait le plus dans toute cette histoire n’était pas la créature, mais l’idée que ses pensées ne seraient jamais plus uniquement les siennes.

[ Nous sommes tous deux dans la même galère, moi par essence, et toi par choix. N’est-il pas follement réjouissant d’avoir tous ces points communs ? Nous n’avons pas besoin de secrets l’un pour l’autre, mon Amour. ]

Il frissonna à cette idée et décida que cette conversation était terminée.

 

 

Trois mois plus tard, alors qu’apparaissaient les premières lueurs du dernier jour, Garic était enfin debout devant la forteresse de Varthorn ; il avait passé toute la journée à terminer les préparatifs de l’assaut. Invoquant une perte de temps colossale, Angra avait vivement protesté.

[ Pourquoi toute cette agitation inutile ? Nous pourrions y aller à deux et le résultat serait le même. Je pourrais même envisager de réduire notre marché à dix ans si tu me faisais ce plaisir. ]

— Je prends le temps d’éprouver, lui répondit-il avec un ricanement.

En vérité, Garic avait de plus en plus de mal à repousser Angra. Elle gagnait en puissance de jour en jour et il la sentait déjà capable de se frayer un chemin à travers lui à tout moment. Étant conscient de sa propre impuissance à la retenir, il avait été tenté d’accepter sa proposition par complaisance, mais il avait tenu bon.

Dix ans, douze ans, cela n’avait aucune importance. Quoiqu’il arrive, il n’attendait plus rien de cette vie. À part, bien sûr, la tête de Varthorn.

[ Très bien, dans ce cas faisons les choses à ta façon ridicule. ]

Pendant que ses soldats s’organisaient, il huma l’air imprégné de rosée et s’en sentit revigoré. Il se demanda si Angra avait connaissance des plaisirs basiques comme celui-là, puis balaya cette idée immédiatement. Après tout elle serait bientôt propriétaire de ce nez et ce qu’elle en ferait ne l’intéressait pas le moins du monde. Même si elle décidait de se le couper et de se le coller au cul, ce n’est pas lui qui en sentirait l’odeur.

[ Charmant. ]

Il décida de l’ignorer. Sa vie allait se terminer en même temps que celle de Varthorn, et il y vit une sorte de poésie. Et rien ne pouvait lui donner davantage de satisfaction.

[ Pas même le contact du mamelon d’une pucelle ? ]

Il fit coulisser son épée dans son fourreau pour s’assurer qu’elle ne resterait pas coincée lorsqu’il voudrait la tirer au clair. Puis il ajusta sa cotte de mailles et en attacha fermement les épaisses sangles de cuir.

[ Tu sais que même si tu y allais à poil, ma présence te protégerait de l’acier, pas vrai ? ]

Garic resserra la cordelette qui maintenait ses cheveux attachés et fit craquer ses cervicales. Il enfila ses mitaines et cracha au sol le plus gros mollard qu’il ait jamais produit. Étrangement, il en tira une satisfaction infantile et sa propre candeur le fit sourire. Sourire ! Il ne pensait plus en être capable.

Il passa en revue ses troupes et se plaça à leur tête, expulsa l’air de ses poumons en fixant son regard sur le sol, et enfin, il se tourna en direction du camp de Varthorn.

[ On se revoit de l’autre côté, mon Amour. ]

Le moment était venu. Garic s’élança vers son père.

 

 

Je fus arrachée de ma prison quelques instants avant le crépuscule.

Varthorn avait chié dans ses jambières juste à temps pour se rendre compte qu’il détestait la sensation. Une seconde plus tard, il succombait d’un coup d’estoc à travers la gorge.

Avant que l’oubli de la mort ne l’emporte, des visions de ses exactions d’autrefois s’étaient bousculées dans sa tête. La moitié seulement de ces actes abjects dont il avait été l’auteur justifiait amplement sa mort infecte, et susciter un tel compliment de ma part est comme se voir poser un label de fin gourmet. Quant à son fils, pleinement satisfait de l’issue de cette journée, il n’avait pas lutté.

Alors que j’étais prostrée devant cette barrière invisible pareille à une muraille de granit, je ressentis un soudain appel. Au début, c’était tout juste un murmure lointain. Puis il se fit rapidement impérieux. Un sentier se dessina alors dans les ténèbres où je m’étais assoupie.

Il me montrait le chemin et je m’y engageai, abandonnant sans regret mon existence dans le vide inter-planaire.

Plus je m’avançai sur la sente et plus ma présence grandissait. Je sentis les derniers vestiges de l’humain dont j’avais dérobé le corps disparaître. Arpenter ce chemin était un prélude à ma renaissance.

Cette idée venait de germer en moi au moment où je l’ai enfin rencontré face à face. Il était derrière moi, à mon ancienne place, me regardant depuis le royaume dans lequel j’étais auparavant enfermée. Je fis demi-tour et nous nous approchâmes tous deux de la barrière. Garic s’avança vers moi, me regardant comme si j’étais sa propre fille. Je pris donc l’apparence de celle de Dhirine pour aller à sa rencontre.

Était-ce stupide ? Après tout, ils étaient ceux qui m’avaient donné la vie. Ce qu’il se passa ensuite, je ne me l’explique toujours pas. 

Contre toute attente et sans la moindre hésitation, je traversai la barrière dans l’autre sens. Et comme si ça ne suffisait pas, je me blottis alors instinctivement dans ses bras et me mis à pleurer. Idiote. Tout était devenu…différent. Ma compréhension de la situation. Lui. Et même le temps… le temps semblait avoir ralenti. C’était comme s’il était celui que j’avais toujours cherché. Il essuya mes larmes et m’aida à chasser mes doutes sur cette vie qui m’attendait à la surface.  

Ensuite il me parla, partageant avec moi sa sagesse et son savoir. Il m’aida à discerner la voix des morts de celle des vivants. Puis il me partagea son ressenti, sur l’inanité de la vie et celle du trépas. Pourtant, il m’exposa également comment vivre et exister, s’affirmer et s’effacer, éprouver et ignorer. 

Le palabre à notre niveau dura des siècles. Des centaines d’années entassées dans la petite seconde qui s’écoula à la surface. Mais ce n’était pas suffisant. J’avais tout à apprendre et si peu de temps. Me sentant à nouveau gagnée par le doute, il me murmura encore quelque chose à l’oreille.

— Prends le temps d’éprouver.

Délectable ironie. Je me sentis partir à contrecœur alors qu’il me berçait de ses mots. 

 
 

C’est là une étrange sensation que la vie : sentir le sang couler dans ses veines, son cœur battre dans sa poitrine, la caresse du vent sur sa peau. Malgré les souvenirs de Garic, réminiscences d’une existence abhorrée et finalement abjurée, je restais une enfant, née des regrets et des désillusions d’un dieu malade et pervers. Malgré les centaines de compagnons que comptait Garic, j’étais seule. J’étais orpheline. Dhirine, les soldats de Brak, et même Varthorn, ils n’étaient plus liés qu’à la mémoire d’un défunt.

Pour me guider dans cette vie qui n’en était qu’à son commencement, je n’avais que ce puits de souvenirs où puiser. Une source agitée de vagues d’émotions, nourrie d’un torrent d’espoirs trahis. Chaque jour je grandissais, n’ayant ce père ou cette mère pour m’aider à faire mes premiers pas, pour me dire si je m’y prenais bien ou mal. Tout ce que m’avait légué Garic était d’une certaine manière comparable à un manuscrit rédigé dans une autre langue, connue de son seul auteur. Sa compréhension nécessitait d’en avoir expérimenté une partie pour en saisir réellement le sens.

J’avais donc à ma portée un recueil de connaissances mais dont beaucoup de passages restaient à l’heure actuelle trop abscons.

Je n’avais jamais ressenti quoi que ce soit pour qui que ce soit d’autre que Garic. Mon geôlier, mon sauveur. Ce moment d’éternité partagé ensemble au détour des interstices planaires n’a plus jamais quitté mes pensées par la suite. Par sa puissance, cet instant avait éclipsé tous les autres. J’étais désormais incapable de ressentir. Tout me semblait terne et insipide.

Je ne l’avais pas encore compris mais j’allais passer le reste de mon existence à tenter de revivre cette expérience.

À vrai dire, j’avais été heureuse de l’avoir rencontré. Pour le remercier de ce cadeau, j’ai conservé son épée que je porte aujourd’hui à mon côté. J’ai dissous son armée et j’ai ensuite renvoyé ses hommes dans leurs familles, pourvus de leur libre arbitre. Si les dieux l’ont voulu, si le temps est calme et que la brise continue de souffler, ils sont probablement encore en vie aujourd’hui. C’est ainsi que j’ai exprimé ma reconnaissance envers cet homme. En sauvegardant son héritage. Je voulais faire les choses respectueusement.

Dès que ce fut fait, je me mis à tuer toute personne venant à croiser mon chemin. À compter de ce jour, la guerre fut ma seule distraction.

 
 

Dix ans plus tard, je me tenais à nouveau seule sur un énième charnier, tel un coq juché sur un tas de fumier poussant son fier coquelinement.

Cette accélération que je ressentais durant les batailles avait longtemps rempli son rôle palliatif mais elle ne pouvait traiter la maladie qui me touchait. J’avais beau rire et danser avec la mort sur le champ de bataille, je restais vide à l’intérieur. Il me fallut de nombreux cycles mais je finis par comprendre que je ne pouvais continuer ainsi. Prends le temps d’éprouver, avait-il dit. La bonne blague. Si l’aspect matériel et physique de ce monde était aisé à appréhender, je ne comprenais rien aux sentiments qui agitaient les mortels. Après tout je n’en n’avais qu’une fois seulement ressenti la douce caresse.

Auprès de lui.

J’avais bien tenté de trouver des réponses à toutes mes interrogations dans une bibliothèque. Et au long de mes nuits sans sommeil, j’avais parcouru d’innombrables ouvrages aux sujets et origines hétéroclites. Je dévorai aussi bien des biographies, des romans, des écrits historiques, que des pièces des célèbres dramaturges qui mettaient en scène des êtres tels que moi.

Mon esprit éprouvait une insatiable faim, s’abreuvant à la source de la connaissance sans jamais l’assouvir. Cette froide machine aux roulements cliquetant d’une mélodie mécanique dans ma tête. Elle assimilait avec une relative aisance les problèmes complexes, mais butait irrémédiablement sur l’abstrait. La compréhension me fuyait inlassablement sans que je parvienne à en saisir la moindre bribe.

La raison de mon échec m’apparaissait distinctement. Mon cœur était une forteresse inexpugnable.

Cela étant, je recherchai donc avec avidité la source des émotions et des passions. Si j’avais à ce moment précis éprouvé quoi que ce soit, nul doute que le découragement se serait emparé de moi devant la montagne d’ouvrages traitant de ce mystère.

Après de longues heures de recherches, j’acquérais la certitude que toute l’expérience amassée par la lecture ne serait jamais que théorique. Je n’avais pas d’autres choix que de me lancer à l’aventure, explorer, découvrir ceux et celles qui partageaient le même air que moi. Chaque chose, aussi infime soit-elle, serait une découverte.

Je voyais les gens autour de moi tantôt rire, tantôt pleurer. Ils étaient tous parcourus de vagues d’émotions si parfaitement opposées que j’en étais désorientée. Compte tenu de mon incapacité à faire l’un ou l’autre, comment pouvait-on passer si simplement du rire aux larmes ? Je tentai à plusieurs reprises de parodier ces émotions, mais sans jamais ressentir aucun des sentiments que décrivaient pourtant les ouvrages. L’on me dévisageait parfois alors que je m’appliquais à exprimer du bonheur. Selon les jours, certains passants s’écartaient même en me jetant des regards inquiets.

La clef du mystère qui m’obsédait tant était celée au cœur de chacun. C’était une certitude. Malgré mon extrême discrétion et mon mutisme permanent, ma présence était perçue comme un mauvais augure. Je ne peux blâmer que moi-même pour cela.

Face à l’avanie et aux accès d’humeur des habitants, je ne ressentis pas la moindre amertume. D’ailleurs comment aurais-je pu me vexer ? Seuls les souvenirs de Garic me soufflaient que les mots qui m’étaient adressés étaient autant d’affronts. Les sentiments n’étaient pas une chose qu’on mimait. S’ils n’étaient pas ressentis, on ne pouvait guère qu’en composer de médiocres caricatures.

Le mensonge et la tromperie étaient souvent présentés comme un adjuvant fiable pour y remédier. Les livres contaient que beaucoup avaient élevé cette maîtrise au rang d’un art. Mais là encore, je ne pouvais me satisfaire de contrefaçons.

Je pris l’habitude de tisser un voile autour de moi pour dissimuler ma présence. Il m’était alors possible d’errer dans les avenues des cités pour observer en silence cette foule de personnes, autant de consciences libres d’aller et de penser.

Ainsi camouflée, j’échappais aux regards suspicieux et à l’acrimonie de certains qui n’appréciaient guère d’être épiés comme j’aimais à le faire. Mais quoique le temps passa, je ne ressentais toujours rien. J’avais encore le sentiment d’être une coquille vide. Voilà peut-être au moins une graine qui germait dans toute cette étendue impropre aux émotions ; je pris à ce moment conscience d’un fait crucial :

Je n’étais qu’une parodie de vie.

Dans tous les livres où je m’étais attardée, l’être vivant était défini avant tout comme un foyer d’émotions et de passions. Le fait que je n’éprouve rien attestait alors que je ne pouvais prétendre à mieux qu’à cette caricature grotesque.

La vérité est comme le soleil. Elle fait tout voir mais ne se laisse pas regarder. Prenant le risque de me brûler les yeux, je me rendis à l’évidence, l’âme était la source de tout.

Et j’en étais dépourvue.

 
 

Il se réveilla sur le pavé humide d’une route. Une fine pluie tombait. Sa fraîcheur l’apaisait et rafraîchissait son esprit embrasé. Qu’est-ce qu’il foutait là ? Il ne reconnaissait rien. En dépit de l’obscurité, il aperçut une construction au loin. Et quelqu’un se tenait devant.

[ Je sais à présent que ce qui me faisait haïr la vie, ce n’était pas la souffrance inhérente au fait d’exister, mais simplement de n’avoir pas de but, de dessein à bâtir. ]

[ Je nous ai choisi un lieu où nous pourrons tout recommencer. L’un des ouvrages de la bibliothèque en parlait. ]

D’une main encore tremblante d’émotion et de fatigue, il chassa les fines gouttes de pluie qui lui coulaient sur le front. Il regarda son visage dans une flaque d’eau et bien qu’il eut quelques années de plus, il le trouva tel qu’il était dans ses souvenirs.

[ J’étais une enfant et déjà je ne rêvais que d’une chose : je voulais devenir adulte. ]

Tout lui revenait par bribes.

— Douze ans, coassa-t-il d’une voix rauque qui n’était plus la sienne. Cette langue non plus.

Ces sonorités, il les avait entendues pendant son long sommeil. Il venait de s’exprimer dans le langage des démons. Aussitôt, il se rappela Angra et leur rencontre. Il se rappelait la détresse qu’elle avait ressentie. Il se souvint du temps passé avec elle. Et il se remémorait également qu’à sa manière tordue et décalée, elle l’avait aimé.

Cet Amour, il le ressentait encore, mais il n’avait plus rien de malsain. Il se demanda ce qui était arrivé à Angra durant toutes ces années.

[ Lorsque je t’ai libéré, je pensais me réfugier dans mon ancienne prison, mais c’est tout autre chose que j’ai trouvé. Ton âme semblait à portée de main. Je voulais l’effleurer, en caresser la texture. ]

Il repoussa une mèche de cheveux châtains derrière son oreille et fit l’inventaire. Bras. Deux. Mains. Pareil. Doigts. Neuf.

— Ça pourrait être pire.

A sa grande surprise, il portait toujours sa vieille épée. Elle était un peu émoussée mais ce n’était rien que ses propres compétences ne pourraient arranger. Péniblement il se releva et parcourut d’un regard les alentours.

Il était sur une route pavée. Les lieux étaient encore plongés dans l’obscurité. D’épais nuages masquaient l’éclat argenté de la lune. Seules quelques torches grésillant sous la pluie éclairaient les sentiers vides.

Parcouru de frissons, il fit un pas pour aller s’abriter sous un arbre. La fatigue le rattrapa aussitôt. Il était aussi faible qu’un nouveau-né.

[ Je ne suis plus un démon, non plus que je ne suis ton maître. Je ne serai jamais plus à l’avenir que cette voix qui murmure en toi. ]

Alors qu’il trébuchait sous le poids de la lassitude, il distingua une étrange lueur à ses pieds. Il s’agissait d’une pierre. Une lumière intermittente brillait en son centre.

Cette gemme étrange paraissait immatérielle, comme si la lueur qui en émanait n’était en fait que les réminiscences d’une puissance qui avait quitté ce monde. Il tendit alors la main pour s’en saisir.

[ Un éclat de ténèbres, il contient mon essence. ]

Il s’arrêta un moment comme figé, puis la toucha d’un mouvement rapide.

Il éprouva plus son contact qu’il ne le ressentait physiquement. Sa main passa au travers et la lumière qui pulsait à l’intérieur de la gemme se propagea alors sur sa peau. L’éclat changeait sans cesse. Il était tantôt d’un noir plus obscur que les abysses, tantôt incandescent, comme chauffé à blanc. La pierre n’avait ni forme ni couleur, elle était en mutation permanente.

Une douce chaleur se répandit en lui et il sentit son cœur battre au rythme des pulsations de la gemme. La dilection transcendait son âme tandis que des étincelles se répandaient sur tout son corps.

En lui, l’enfant venait de grandir. Une âme pour deux, c’était mieux que pas d’âme du tout. Etait-il Garic ou Angra ? Il n’en avait plus la moindre idée. Mais il savait qu’il ne se pardonnerait jamais le mal qu’il avait répandu autour de lui.

Le cœur empli de regrets, il prit le temps de pleurer. Pour Dhirine, pour sa fille et pour ces anonymes qu’il avait assujettis. Il pleura également pour les innombrables victimes d’Angra. À moins que ce ne furent ses larmes à elle ? Il ne faisait plus la distinction désormais.

Lorsqu’il se reprit enfin, il se sentait plus fort.

[ Notre pouvoir démonique, tu peux puiser dedans. A petites doses du moins. On ne voudrait pas que ta propre rage te détruise.

Si je désirais un jour être à nouveau vivante, il me faudra un ami. Peut-être le seras-tu lorsque j’aurai mérité ta confiance ? ]

Débordant d’une énergie nouvelle, il s’avança sur le pavé humide et trouva un homme habillé en garde, non loin d’une lourde herse. Il s’adressa à lui.

— Où sommes-nous ?

Le garde le regarda comme s’il était tombé du ciel. Ironiquement, il n’était pas loin de la vérité.

— Alors, mon gars ? On a trop picolé ? C’est pas croyable ce que t’empestes. Si l’enfer avait une odeur, pour sûr, c’est à ça que ça ressemblerait, héhéhé !

De toute évidence, Garic n’était pas le moins du monde amusé. Après un toussotement, le garde reprit.

— Au temps pour moi. Je n’ai aucune idée de ce qu’il y a au delà de cette porte. Je ne suis que le gardien après tout. Si tu veux savoir où ça mène, j’ai bien peur que tu ne doives entrer.

[ Nous serons architectes de notre destin. ]

Il se tourna vers le chemin nouveau qu’ils allaient commencer à tracer. Puis il se mit à marcher. Lentement.

— Ne nous hâtons pas, dit-il à voix haute.

[ Prenons le temps d’éprouver. ]

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