Depuis combien de temps au juste fuyaient-ils l’Ami ? À en croire la vitesse dont il avait fait la démonstration lorsqu’il avait mis à mort leur guide, il aurait forcément dû être sur eux à la seconde même où ils avaient pris la fuite. Mais ils couraient à perdre haleine depuis ce qui leur semblait être une éternité.

Se frayant un chemin à travers les feuillages denses et repoussant les assauts des branches agitées des sapins, Léonore se força à ralentir un peu. Elle jugeait important de sortir au plus vite de cet état de panique dans lequel ils étaient tous deux plongés.

Elle ralentit progressivement jusqu’à s’arrêter lorsqu’elle eut repris son calme, et ce malgré les protestations de son compagnon d’infortune.

— Lonnie, c’est pas le moment de t’arrêter, il faut mettre un maximum de distance entre lui et nous ! dit-il haletant.

— Nous ne l’intéressons pas. Nous serions déjà morts s’il en avait décidé ainsi.

En sueur, James posa alors les mains sur ses genoux et reprit son souffle avant de regarder en arrière. Il n’y avait en effet pas le moindre son, ni d’ailleurs la moindre indication que quiconque soit à leur poursuite.

— Je ne sais pas si je dois me sentir soulagé ou vexé, dit-il enfin dans un râle.

— Je peux comprendre, répondit-elle. C’est vrai que l’Ami est plutôt beau gosse malgré ses cicatrices. Je comprends qu’il les ait trompés à l’époque.

— Tu as pu l’apercevoir clairement ? s’écria-t-il. Je n’ai rien vu, tout est allé beaucoup trop vite.

Elle hocha la tête. Au moment où il avait transpercé Bisou, elle avait eu une vue imprenable sur le visage de l’homme.

— James, j’aurais juré que c’était Béric en personne.

— Comme dans notre Béric ?

— Ses cheveux étaient différents, plus courts. Et il portait la barbe. Mais ses vêtements, les haillons, son épée…ils étaient tous identiques aux dessins que j’ai faits de lui, d’après les directives que tu m’as données.

Mais il secoua la tête énergiquement.

— Tu l’as dessiné bien avant ça. La toile que je t’ai achetée le jour de notre rencontre, c’est elle qui m’a inspiré les personnages de nos livres. Je n’ai fait que leur donner un nom, un caractère et une histoire.

— Mais tu lui as coupé un doigt dans le récit !! J’ai vu sa main droite James, il n’en avait que quatre.

James eut l’impression de recevoir un coup de poing à l’estomac. Il savait que quelque chose dans les mouvements de l’Ami lui était familier et voilà qu’il avait – sans mauvais jeu de mots – mis le doigt dessus.

— Il utilise le pouvoir d’Aléa, voilà pourquoi il est à ce point rapide ! s’exclama-t-il.

Léonore hocha la tête, l’air grave. Elle aussi avait noté la position qu’avait pris l’homme au moment d’attaquer, et il ne faisait aucun doute qu’elle avait déjà dessiné Béric sous cet angle précis.

— Il y a forcément un lien, dit James. Et je ne me contenterai pas d’un TGCM cette fois.

— On est bien d’accord… murmura-t-elle, juste assez fort pour qu’il l’entende.

— Absolument ! pépia alors la voix de Bisou derrière eux.

Alors qu’ils le dévisageaient bouche bée, le panda s’avança vers eux. Il semblait en pleine forme et n’avait aucune trace de blessure quelle qu’elle soit. Bisou en personne se tenait devant eux, propre comme un sou neuf.

— Gah ! Ah dites donc, notre Ami ne m’a pas loupé ! gémit-il tout en faisant craquer des cervicales qu’il ne semblait même pas posséder.

— Mais comment ?! demandèrent James et Léonore à l’unisson.

— Et bien, comme je vous l’ai dit, je connais quelques tours ! dit-il avec un sourire énigmatique.

James regardait attentivement Bisou, et quelque chose clochait chez lui. Il ressemblait toujours à un ours en peluche un peu bizarre, c’était quelque chose d’acquis. Mais son expression avait changé, sans que l’écrivain ne puisse définir en quoi pour autant.

— Tu as neuf vies ? Tu es un panda ou un chat ?! demanda Léonore, admirative.

Bisou se contenta de conserver son sourire.

— Je n’avais pas du tout prévu qu’il puisse passer mes meilleures protections. Je pensais même avoir pris toutes les précautions nécessaires pourtant ! dit-il en mettant un coup de pied dans un caillou.

Le panda se mit à faire les cent pas, il réfléchissait mais il semblait pour le moins furieux et marmonnait dans sa barbe.

Bisou semblait avoir perdu toute la sérénité dont il faisait preuve jusqu’à présent, se dit alors James. Et puis il venait de « mourir » après tout. N’importe qui s’en retrouverait changé. Mais ce n’était pas uniquement ça, et il le savait très bien.

Contre toute attente, c’est Léonore qui lui souffla enfin la réponse.

— Il a toujours eu autant de dents dans la bouche ? demanda Léonore à mi-voix.

Le visage de James s’éclaira.

— C’est ça ! Depuis tout à l’heure je cherchais ce qui avait changé sur sa tronche ! répondit James sur le même ton.

— À l’époque, Bon-Papa retirait son dentier pour dormir. Et quand il ne le portait pas, son visage me semblait plus rond à cause du vide dans sa bouche. C’est pareil pour Bisou. Non seulement son visage s’est allongé, mais on peut voir ses dents lorsqu’il sourit. Et il en a plein la gueule, James !

— Il y a autre chose, Lonnie.

— Ne m’appelle pas comme ça.

— Il se dit surpris que l’Ami ait pu passer au travers de ses protections. Mais si je ne m’abuse, notre cher « Béric » est devenu le porteur de Derleth après avoir tué ses compagnons. Alors pourquoi Bisou est-il tellement surpris de ne pas faire le poids face à lui ? Vu la puissance d’un Immémorial, ça devrait tomber sous le sens, non ?

Léonore écarquilla les yeux. Elle n’avait pas vu les choses sous cet angle. Le petit guide était bien trop confiant face à un homme dont il aurait dû savoir qu’il le surpasserait à coup sûr. Il leur mentait, ça ne faisait aucun doute à présent. Mais elle n’eut pas le temps de répondre à James. Au même moment, Bisou eut une exclamation de joie et s’exprima enfin tout haut.

— Je suis tellement stupide, j’aurais dû y penser depuis le début ! s’écria-t-il.

Bisou alla chercher de sa patte un objet jusqu’ici invisible dans son dos, puis exhiba un gros ballon en forme de cœur. Celui-ci flottait devant les yeux de James et Léonore, dansant au gré de la brise qui soufflait à travers les arbres de la vallée.

— C’est un ballon magique ! Alors fixez-le bien surtout, nous allons tous les trois partir loin d’ici, là où l’Ami ne pourra pas nous trouver !

James fut imprudent et continua d’observer l’objet qui tanguait devant ses yeux, mais Léonore eut un vif mouvement de recul. Évitant de regarder le ballon, elle appela le nom de James à quatre reprises. Mais son ami resta complètement figé. Quant au ballon, il avait changé de teinte. Il était devenu rouge écarlate. C’était la première fois que Léonore voyait de la couleur depuis qu’ils étaient arrivés sur R’jah quelques (heures..? minutes..?) auparavant, mais elle savait que ça n’augurait rien de bon.

N’acquiesce pas, n’approuve pas, si tu vois rouge là-bas.

Ces mots résonnèrent alors en elle plus fort que jamais. N’agissant plus que par instinct, elle s’interposa entre eux et fit face à James. Elle envoya à son ami trois paires de gifles bien senties mais l’écrivain n’eut aucune réaction. Désespérée, elle posa ses lèvres sur celles de James et pressa son visage contre le sien pour essayer de lui couper la vue. Il lui était souvent arrivé d’imaginer qu’ils échangent un baiser. Mais jamais au grand jamais elle n’aurait pensé que ça arriverait un jour, et encore moins dans ce contexte.

Tournant le dos au panda, elle n’eut pas l’occasion de constater que sa gueule était désormais grande ouverte. Celle-ci arborait un sourire hideux composé de dizaines de chicots plus acérés les uns que les autres, dans un arrangement que James aurait très certainement qualifié de bordélique s’il avait encore été présent parmi eux.

Elle était collée à lui depuis un instant mais il n’avait toujours aucune réaction. Pire encore, les iris de James étaient en train de virer au rouge, eux aussi. Elle se serra alors un peu plus contre James et se mit à ressentir un début de désir pour lui. Elle se sentit coupable, en particulier dans une telle situation, mais elle ne lâcha pas pour autant. Il fallait qu’elle le sorte de là d’une manière ou d’une autre, quitte à mourir en essayant. James quant à lui était toujours aux abonnés absents lorsque Bisou approcha dangereusement dans le dos de Léonore.

— Zi tu ne regardes pas le zoli ballon, ze vais devoir t’y forsser. Mais tu finiras par te zoumettre. TU CAPTES OU BIEN TU PASSES SOUS UN TUNNEL ?! JE VAIS TE BUTER, SALOPE !!!

Les larmes coulèrent sur le visage de la jeune femme, mouillant par la même occasion celui de James. Elle se fichait bien de ce qui pourrait lui arriver du moment qu’il le ramenait, lui. Léonore s’apprêtait à se retourner vers Bisou et lui concéder ce qu’il désirait en échange de la vie de James au moment même où une ombre passa entre eux et creva le ballon du panda dans un craillement strident.

Dans un bruissement d’ailes, le gentleman corbeau remonta dans le ciel pour aller se percher sur une branche non loin de là. Penchant la tête pour mieux fixer le panda de son œil au monocle, il semblait lui adresser un défi.

– Toi..! murmura Bisou, tremblant de rage. Je vais te…

Mais il n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Un énorme poing venait de s’écraser sur sa joue, l’envoyant valdinguer à la vitesse du son contre le tronc d’un arbre situé à plusieurs dizaines de mètres.

Entendant tout ce vacarme, Léonore s’autorisa à relâcher un peu son emprise sur James pour regarder autour d’elle. Elle vit alors l’Ami se tenant derrière elle. L’épée sanglée dans le dos et les pieds fermement campés sur le sol, il se tenait en position défensive. Il réajustait sa mitaine qui semblait endommagée suite au choc avec Bisou. Les haillons qu’il portait et qui lui tenaient lieu de cape flottaient au gré de la brise. Il la regarda du coin de l’œil et lui fit un signe de tête.

– Reste derrière-moi, il va revenir. Il revient toujours.

Elle acquiesça de la tête et couina un petit « oui » tandis qu’elle enfouit son visage dans le cou de James. Elle ne savait pas s’il était encore en vie mais elle était déterminée à le protéger jusqu’à ce qu’elle puisse s’en rendre compte par elle-même. C’est alors qu’elle entendit une autre voix dans son dos. Une femme. Léonore Campbell avait pourtant toujours été très observatrice, et elle aurait juré que l’Ami était seul.

[ Tu veux la jouer comment ? Je t’avoue que j’ai bien envie de lui arracher ce masque une bonne fois pour toutes à ce petit sac à merde ! ]

— Reste concentrée ! répondit l’homme. Il est vraiment en rogne cette fois.

Comme pour souligner cette affirmation, un éclair rouge fila à toute vitesse entre les arbres et vint frapper la branche sur laquelle se tenait le gentleman corbeau. Léonore vit l’oiseau perché au dessus de leurs têtes perdre quelques plumes avant de s’envoler avec un croassement de protestation. L’instant d’après, il disparaissait à travers le feuillage des arbres.

[ Bon, je te l’accorde, on est plutôt mal barrés, mais qu’est-ce qu’on rigole ! Pas vrai la pucelle ?! ] résonna à nouveau la voix.

Léonore entendit la phrase bien haut sans qu’il n’y ait personne pour la prononcer. La jeune artiste peintre ferma les yeux de toutes ses forces, suppliant intérieurement pour que ces gens soient bel et bien des alliés.

Lorsque James lui rendit son étreinte, elle comprit que l’étrange effet du ballon était en train de s’estomper. Dès qu’il fut capable de bouger les jambes, elle l’entraîna derrière un arbre éloigné pour se mettre à couvert. Elle avait vu de quoi les protagonistes de cette escarmouche étaient capables et doutait que ce grand sapin noir suffise à les protéger, mais c’était mieux que rien. Elle allongea son ami sur le sol et se mit à genoux devant lui. À quelques dizaines de mètres de là, la bataille semblait faire rage.

— Lonnie, articula-t-il la gorge sèche. Je crois que j’ai encore fait l’idiot.

Parler lui était douloureux et ses yeux étaient toujours rouges. Mais ils semblaient reprendre progressivement la teinte noire qu’ils étaient censés avoir sur R’jah. Elle en fut soulagée et lui répondit d’une voix douce.

— Tu es là et c’est tout ce qui compte.

Ce fut la dernière chose qu’il entendit alors qu’il perdait à nouveau connaissance. Elle lui caressa la joue avec affection et lança un regard vers le champ de bataille. Elle vit que Bisou se tenait à nouveau devant l’Ami. Ils se parlaient. Subrepticement, elle s’approcha, passant d’un tronc d’arbre à l’autre jusqu’à ce qu’elle soit capable de déchiffrer le gros de la conversation.

— … me les briser avec tes attaques à deux balles, Garic.

L’homme lui parla d’une voix calme, dénuée de toute émotion.

— C’est fini Arthur, ils ne te feront plus confiance.

— J’ai encore assez de ballons pour pouvoir me passer de leur confiance. Il suffit que je te fasse la peau d’abord ! répondit Bisou à travers son sourire plein de dents disproportionnées.

[ Pffftt ! Et si tu prenais tous ces beaux ballons et que tu te les enfilais un par un jusqu’à ce que tu t’envoles ailleurs voir si j’y suis ? ] ricana la voix féminine.

Léonore fut stupéfaite. La voix n’appartenait pas à une troisième personne, non. Elle venait de l’Ami lui-même.

Mécontent de la petite saillie de Angra, le panda pointa aussitôt son adversaire du doigt et un rayon rougeâtre en jaillit. Il frappa l’Ami de plein fouet dans une explosion assourdissante. La terre se mit alors à trembler. Un mélange de terre et de gravats soulevé par l’attaque de Bisou (Arthur..?) fut projeté de tous côtés, empêchant Léonore de garder les yeux ouverts pour distinguer l’étendue des dégâts. L’air était devenu brûlant et elle eut l’impression de suffoquer. Elle resta en position recroquevillée pendant un long moment, essayant de reprendre son souffle en respirant à travers le tissu de son chandail.

Lorsque la poussière se dissipa, elle se tourna vers James et regarda dans sa direction à travers ses yeux plissés. Il était toujours étendu et ne semblait pas avoir souffert de l’explosion. Mais lorsqu’elle se tourna à nouveau vers Garic, le cœur de la jeune femme s’arrêta dans sa poitrine. Quelques jours plus tôt, elle avait dessiné cette exacte scène à la demande de James.

Elle était censée paraître dans le troisième et dernier tome du Cycle de Béric.

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