Lorsqu’il avait quitté la pizzeria, il faisait déjà sombre. La température était encore douce, mais il pressentait que ça ne durerait pas. « Winter is coming ! » avait-il rugi en pleine rue, bien plus fort qu’il ne l’aurait voulu. Quelques passants avaient tourné la tête vers lui d’un air accusateur, ce qui lui avait fait instantanément regretter d’avoir beuglé de la sorte.

Furieux contre lui-même, il s’était mis à marcher, la tête basse, d’un pas rapide. Une fois de plus, James Berry venait de faire n’importe quoi.

Il avait toujours eu cette tendance à parler sans réfléchir. Dès l’enfance, son intelligence et son esprit d’analyse rivalisaient déjà avec ceux des adultes, mais au grand dam de l’humanité toute entière, il était aussi tout à fait incapable de fermer sa grande gueule quand il le fallait. Déjà à l’école, ce défaut lui avait valu de se retrouver bien trop souvent avec le slip coincé dans la raie des fesses, ce qui lui avait permis de comprendre, un peu à la dure, que tous ses condisciples ne partageaient pas nécessairement sa passion pour les bons mots. Il aurait sans doute pu vivre avec ces petites conséquences si les choses en étaient restées à ce stade car, après tout, il considérait que c’était de bonne guerre. Mais même le corps enseignant était désemparé face à ses interventions compulsives, et c’est ce qui lui avait causé du tort ; particulièrement lorsque la Direction avait décidé d’expulser hors de James ce démon trop bavard.

Six longues années de retenue, chaque mercredi après-midi, à copier cinq cent fois des phrases à rallonges avec voyelles en rouge et consonnes en vert, n’avaient pourtant pas entravé sa manie. Près de quinze ans plus tard, il se rappelait encore de chacune de ses punitions, mais n’en avait tiré aucune leçon. Entre toutes, « Le tact dans l’audace est de savoir jusqu’où on peut aller trop loin » de Cocteau avait été sa favorite. Cette phrase le fascinait, autant pour sa construction particulière que pour le bon conseil qu’elle professait et qu’il était bien incapable de suivre, sa vie en eût-elle dépendu. À bien y repenser, des années plus tard, il se dirait que c’était sans doute tout ce travail de copiste qui lui avait donné envie d’écrire, et d’en vivre.

Il aurait probablement pu faire de toute cette verve un véritable atout, si ses relations avec les autres n’en pâtissaient pas à ce point sur base régulière. À vrai dire, il assumait très mal les conséquences de cette diarrhée verbale, et après une longue journée passée à naviguer de boulette en maladresse et à regarder les gens lui tourner le dos, il lui arrivait fréquemment de se repasser les scènes de désastre au ralenti. Comme chez tout bon introverti, la moindre petite contrariété infligée en milieu social prenait alors chez James des proportions démesurées. C’était plus fort que lui, et la honte ressentie était parfois telle qu’il s’en retrouvait incapable de s’endormir. Il ne comptait plus les fois où il lui était arrivé de rester toute la nuit, à fixer le plafond en ressassant ses Greatest Hits, tout en se traitant de crétin à voix haute.

Non mais t’es vraiment un gros Ronald McDucon ! Dans la rue en plus. Pourquoi tu te mettrais pas une jolie plume dans le cul la prochaine fois, aussi ?

Il accéléra le pas pour mettre un maximum de distance entre lui et les gens qui avaient eu l’insigne honneur d’assister à son spectacle improvisé. Tellement qu’il manqua de bousculer une vieille dame qui arrivait dans l’autre sens. Après s’être excusé maladroitement, il se dépêcha de traverser la rue et se trouva nez à nez avec une calèche. Le cocher l’invectiva de grands cris et autres noms d’oiseau avant de poursuivre sa route. Pour calmer la crise d’angoisse qui approchait à grands pas, James décida de faire le vide et de penser à autre chose. Il entrouvrit le carton du dessus et huma le parfum de la pizza cuite sur pierre. Il n’y avait pas meilleure odeur au monde. À l’exception peut-être de celle de la fille qu’il s’en allait voir.

Putain !

Il secoua la tête une fois de plus et se promit solennellement de garder cette information privée pour toujours. Quelle femme digne de ce nom pourrait-elle bien apprécier d’apprendre que son ami de longue date aimait à la renifler ? Et James étant James, ça ne rata pas, il se sentit encore plus mal en évoquant les choses sous cet angle.

Non mais jamais tu ne te reposes ? Calme-toi idiot. Respire. Pense à autre chose ! Concentre-toi.

Il l’avait rencontrée durant une convention MagiCon. Un événement dont le pilier central était l’heroïc fantasy, et qui attirait chaque année des hordes de geeks de tout poil. Il ne manquait jamais ce rendez-vous, mais cette année, il était là pour joindre l’utile à l’agréable.

James écrivait un nouveau bouquin, et cette fois, il était à la recherche d’un artiste talentueux pour l’illustrer. Fauché comme les blés, il ne pouvait faire appel à un professionnel, mais il n’ignorait pas que ce type de festivités regorgeait d’amateurs particulièrement doués ; idéalement il en débaucherait un pour l’associer à son projet. C’est ainsi qu’en se frayant un chemin à travers la foule, il était arrivé devant Léonore, une jeune femme d’apparence quelconque qui exhibait un nombre impressionnant de toiles.

En temps normal, il aurait tourné les talons. L’écrivain était du genre à être encore plus maladroit en présence d’une femme, et c’était assez moche à voir pour qu’il ne désire pas se prêter trop souvent à l’exercice. Mais elle lui sembla si seule et déprimée par l’absence d’intérêt du public pour ses œuvres qu’il décida de s’approcher de l’échoppe. Même s’il avait peu de chances d’y trouver son bonheur, il n’était pas du genre à laisser quelqu’un déprimer dans son coin.

Au fur et à mesure qu’il réduisait la distance qui les séparait, il distinguait de mieux en mieux les contours des esquisses qu’elle exposait, et contrairement à ce dont il avait préjugé, elles étaient très intéressantes. Il eut alors un regain d’intérêt personnel au milieu de ce qui n’était à l’origine qu’une entreprise de sauvetage de demoiselle en péril. Consciencieusement, il répéta son texte dans sa barbe pendant qu’il franchissait la petite dizaine de mètres qui les séparaient.

— Alors tu t’approches et tu lui dis : « Salut, tu as l’air un peu seule. J’adore tes dessins, alors je vais t’acheter une planche pour la mettre dans mon appartement ! » Simple. Facile. Amical. Même toi tu peux y arriver.

Plein d’assurance, il approcha avec un grand sourire crispé, et quand il se présenta finalement devant elle, ce fut un désastre. À l’image de ses toiles, elle était bien plus jolie de près. Une vague de sueur glacée lui monta au front, et instantanément, il sentit qu’il allait dire une connerie. Il avait raison. Lorsqu’elle leva les yeux vers lui et que leurs regards se croisèrent, c’en fut trop. Quelque chose en lui se déconnecta.

Haletant, transpirant, il s’exprima à toute vitesse, sans savoir que le pet de cerveau qu’il s’apprêtait à expulser allait changer leur avenir à jamais.

— S…salut, euh j…j’me sens un peu seul, t’as des seins comme une planche mais je j’adorerais te la mettre dans mon appartement !

MAIS QUEL CON !

Il entreprit aussitôt de se justifier, vite, peu importe comment. Il passa en revue les émotions qui parcouraient son cerveau et dont il pourrait se servir pour s’adresser à elle. Mais il lui fut rapidement évident qu’il devrait choisir entre panique et panique. Bien malgré lui, il déversa sur elle une incoercible diarrhée verbale sans queue ni tête. Heureusement, cette fois ils s’exprimèrent à l’unisson, ce qui limita les dégâts.

— Désolée, je ne t’ai pas entendu avec tout ce vacarme, tu peux répéter ?
— Cestpascequejevoulaisdire. Tumefaisnichonifroidetdetoutefaçonchuisgay !

Nichon ni froid ? Bravo, connard. Quelle classe !

Mais alors qu’il applaudissait mentalement sa sordide déclaration, elle s’était mise à rire. Par chance, elle n’avait pas entendu ce lapsus malheureux. Et d’ailleurs comment l’aurait-elle pu ? Il avait parlé tellement vite qu’il n’était pas certain de ne pas s’être bavé dessus dans le feu de l’action. Au moins, grâce au bruit de la foule, elle n’avait pas pu percevoir le début de la conversation.

Même s’il fut rapidement clair qu’elle avait parfaitement entendu la suite.

— C’est bien la première fois que quelqu’un m’aborde en m’informant de son orientation sexuelle d’abord ! Ne t’inquiète pas, même si ça m’en coûte, je pense pouvoir me retenir de t’arracher tes vêtements devant tout le monde ! Tu es venu voir mes œuvres ?

La partie était perdue, il n’avait plus la force de réparer ce malentendu. Il se contenta de hocher la tête, le regard vidé de toute expression. « Je lui ai vraiment dit que j’étais gay ? » se demandait-il encore en contemplant l’étendue des dégâts. Il savait déjà qu’après un coup pareil, il passerait de mauvaises nuits pendant une bonne semaine, au mieux. Alors, de peur d’empirer la situation (à condition que ce soit encore possible), James n’osa plus rien dire pendant qu’elle lui montrait ses dessins.

Cependant, il se rendit compte très rapidement qu’il avait doublement accompli sa mission. Tout d’abord, elle arborait un sourire rayonnant depuis la minute où elle s’était mise à lui parler d’art ; l’opération réconfort avait donc été un échec réussi, ce qui lui remonta le moral. Mais surtout, il savait que c’était avec elle et nulle autre qu’il voulait travailler. Il lui avait acheté une grande toile au fusain représentant une succube entourant de ses bras un grand guerrier en armure. Ce n’était pas la plus belle du lot, mais d’une certaine façon, elle lui avait parlé et il s’était senti l’envie de la posséder.

Elle lui tendit la main. Il la prit dans la sienne. Un tout petit peu trop longtemps.

— Léonore Campbell, ravie de faire ta connaissance. Tu veux aller prendre un verre ? Je remballe, ça ne marche pas fort aujourd’hui de toute façon.

— James Berry. J’ai la gorge un peu sèche depuis tout à l’heure, et je ne sais pas du tout pourquoi.

Le soir même, après s’être calmé, il avait pu lui parler plus ou moins posément et rationnellement. Il lui avait expliqué qu’il était écrivain, et qu’il était intéressé par ses talents pour un projet de livre illustré. Elle avait été enthousiasmée par cette proposition et quelques semaines plus tard, ils avaient commencé à travailler ensemble.

Trois ans plus tard, la toile achetée par James trônait toujours sur la cheminée de son appartement. Léonore et lui étaient devenus amis.

Jusqu’à présent, ils avaient publié deux livres sur les trois prévus, et les choses ne marchaient pas si mal. Le Cycle de Béric n’attendait plus que sa conclusion. Ils avaient rencontré un succès critique un peu tiède, mais les lecteurs avaient aimé leur projet, et très vite, une petite communauté de fans s’était formée autour de leur série. Ils recevaient beaucoup de lettres d’admirateurs et les ventes avaient été telles qu’ils commençaient à s’y retrouver financièrement. James avait alors quitté son emploi au charbonnage et Léonore avait remis sa démission dans l’atelier de couture où elle travaillait. D’un commun accord, ils avaient décidé de se consacrer exclusivement à leur partenariat. La jeune femme avait aménagé un petit atelier de dessin dans la maison qu’elle occupait et James lui rendait fréquemment visite pour mettre au point la suite — et fin — de leur trilogie.

Toutes les deux semaines, ils s’offraient ensemble un moment de détente devant le téléviseur. Cette impressionnante technologie de divertissement avait beau être récente, et ils y étaient tous les deux devenus très rapidement accro. Surtout la série Game of Thrones qui représentait pour eux à la fois un plaisir, et une source d’inspiration. Tandis qu’ils s’étaient aperçus de cette passion commune, ils s’étaient jurés de regarder ensemble chaque épisode. Leur petit rituel était identique à chaque fois. Pizza pour la faim, bière pour la soif. Et au moment de lancer le laserdisc, ils scandaient fiévreusement « Winter is Coming !!! » en choeur.

James n’avait jamais pris la peine de dissiper le malentendu sur sa prétendue homosexualité. Après tout, il s’était rendu compte que sans enjeu romantique, il était beaucoup plus détendu à ses côtés. Et puis comme elle était devenue une relation de travail, il ne voulait tout simplement pas compliquer les choses. Elle avait bien tenté de lui présenter ses amis homos, mais il avait toujours élégamment esquivé, prétextant qu’il n’avait pas le temps pour une relation dans sa vie. Quant à elle, elle lui semblait ne pas avoir de vie sentimentale du tout, ce qui arrangeait particulièrement James. En dépit de tous ses efforts, il devait reconnaître qu’il n’était toujours pas immunisé face aux charmes de Léonore.

Au fur et à mesure qu’il approchait de la maison de la jeune femme, il se sentait plus apte à réfléchir à ce qu’il s’était passé lors de sa dernière visite.

Au début, c’était une soirée comme les autres. « Winter is Coming » et tout le tralala. La pizza était succulente comme d’habitude et ils avaient bu quelques verres de trop, comme d’habitude. Léonore s’était installée sur le divan à côté de lui, et comme de coutume, elle avait posé la tête sur son épaule. Quant à lui, il se rappelait distinctement avoir tenté de ne pas trop bouger, de peur qu’elle ne change de position.

— Daenerys est tellement idiote de ne même pas regarder Jorah ! avait-elle clamé avec agacement.

— Tu trouves ?

— Ce garçon ferait n’importe quoi pour elle depuis le tout début et elle s’en tape ! Winter is coming dans sa culotte ou quoi ?! Ce personnage est tout sauf réaliste, pas question que tu incorpores une relation pareille dans le Cycle de Béric !

James leva les yeux au ciel. Il était certes complètement nul pour les choses de l’amour et il le reconnaissait volontiers. En revanche, il savait pertinemment qu’il avait depuis longtemps trouvé son maître en la personne de Léonore.

— Promis, répondit-il d’un air blasé sans détacher ses yeux de l’écran.

Quelques minutes passèrent sans qu’ils n’échangent le moindre mot. Soudain, elle reprit la parole, très doucement.

— Moi non plus, celui que j’aime ne m’a jamais regardée.

C’était à peine audible, mais juste assez fort pour que James l’entende et se raidisse sur son siège. Il s’était tourné vers elle en panique, incapable de réfléchir comme à son habitude lorsqu’un imprévu se produisait. Il ignorait qu’elle puisse avoir quelqu’un dans son cœur, et aussi loin qu’il s’en rappelle, elle n’avait jamais fait la moindre allusion à un gentilhomme auparavant.

C’est alors que James avait vu la larme rouler sur la joue de Léonore, et dans un geste tout à fait spontané, il n’avait pu s’empêcher de prendre le visage de son amie entre ses mains. Avec douceur, il avait effacé la larme de son pouce et lui avait déposé un baiser sur le front. Ayant en tête l’unique souci de la réconforter au mieux, il n’avait même pas remarqué que leurs visages étaient à présent à quelques centimètres l’un de l’autre.

Elle avait fermé les yeux et s’était penchée vers lui. Et avec un naturel qui le surprit lui-même, il avait fait de même. Elle avait entrouvert légèrement les lèvres, et là encore il l’avait imitée. Après toutes ces années, il allait embrasser cette femme qu’il avait tant chérie. Et pour la première fois, il se sentait étrangement calme et sûr de lui. James avait alors vu en pensée toutes ces années durant lequel il n’avait rien osé lui dire. Il repensa au jour de leur rencontre, au jour de la sortie de leur premier livre, et à ce moment où ils s’étaient découvert une passion similaire pour la télévision. En quelques instants, il avait vu défiler toutes ces nuits à ressasser l’image de Léonore tandis qu’il peinait à s’endormir.

Son cœur battait la chamade. L’inaccessible semblait enfin à sa portée. « Summer is Coming, motherfucker ! » avait-il pensé avec délectation tandis que le rapprochement s’opérait.

Il avait attendu. Mais le contact n’était jamais venu. À la place, James avait entendu un « pok » étouffé. Il avait presque pu le voir, comme on peut lire une onomatopée de bande dessinée. Il avait alors rouvert les yeux et avait vu Léonore, tombée endormie à côté du canapé, les fesses en l’air et le front contre terre. À la vue de ce triste spectacle, il se souvenait avoir hésité entre les sanglots et les éclats de rire. Vaincu, il avait finalement opté pour un mélange des deux à la fois.

James l’avait ensuite portée jusqu’à son lit et s’en était retourné chez lui, non sans avoir nettoyé la bave qu’elle avait laissé sur le carrelage. Il n’avait pas mentionné cet incident durant les quinze jours qui avaient suivi, car il doutait que cela ait pu signifier quoi que ce soit. L’état d’ébriété de la jeune femme avait probablement joué un grand rôle dans cette histoire et il ne voulait pas l’embarrasser avec ça. Néanmoins, son esprit continuait de le travailler. Elle avait été plus distante depuis cette soirée. De cela, il était absolument certain.

Se pourrait-il qu’elle se rappelle de ce qui avait failli se passer ? Et d’ailleurs, était-il seulement possible qu’il soit lui-même cet homme qu’elle aimait au point d’en pleurer ? Il n’osait y croire, mais il devait en avoir le cœur net.

Sortant subitement de sa rêverie, il s’aperçut qu’il venait d’arriver devant chez elle. Il prit une profonde inspiration, puis ferma les yeux. Enfin, il expira lentement. Il frappa à l’aide du heurtoir. Trois coups brefs et deux plus longs.

 

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