Je vais te dire comment ça va, moi ! maugréa-t-elle. Sa main tremblait encore, assez pour qu’elle ne se fasse plus confiance.

Léonore posa sa plume. D’une part, il faisait sombre, et elle détestait dessiner sans une source de lumière naturelle. D’autre part, elle n’était plus d’humeur. Une fois de plus, elle avait parlé avec sa mère. Et une fois de plus, elle l’avait laissée appuyer là où ça faisait mal.

Roberta Campbell avait élevé l’appel de courtoisie au rang de sport olympique. Il suffisait que son époux soit de sortie pour être subitement atteinte d’une irrépressible envie de dégainer le téléphone. Heureusement pour certains, celui-ci était retraité, ce qui limitait la fréquence de ses sorties, mais cela ne l’empêchait pas de trouver un prétexte pour se sauver de sa propre femme dès qu’il en avait l’occasion. Lorsqu’il parvenait à s’absenter, Bertie Campbell se lançait corps et âme dans la grande aventure téléphonique.

Elle armait alors son bras comme un pêcheur et lançait au hasard son hameçon en fil de cuivre. Le malheureux poisson qui se laissait ferrer n’avait plus la moindre chance de s’échapper. Un appel pouvait durer jusqu’à trois longues heures si Bertie était inspirée. De la voisine à l’épouse du pasteur en passant par la fleuriste du coin de la rue, personne n’était à l’abri. Son excuse était toujours la même : elle appelait pour « savoir comment ça va ».

La nuisance était telle que certains riverains avaient mis en place une procédure très élaborée pour pouvoir prévenir les autres lorsqu’ils voyaient son mari quitter la maison. Ces derniers devenaient alors curieusement injoignables durant certaines heures de la journée, ce qui avait le don d’intriguer Bertie, au point qu’elle en était même devenue soupçonneuse au fil du temps.

Dernièrement, elle avait aperçu les rideaux bouger chez Susanne Swanson, la voisine d’en face. Susanne n’avait pas décroché le téléphone et n’était donc pas supposée être chez elle. Roberta avait voulu en avoir le cœur net. Elle s’était donc déplacée de l’autre côté de la rue et avait sonné à la porte. N’obtenant pas de réponse, elle s’était mise à frapper longuement avec le heurtoir.

Monsieur Janvier se baladait souvent par les petits chemins situés derrière les propriétés. Il avait par la suite raconté qu’il avait eu ce jour-là une vue imprenable de Susanne fuyant par la porte de derrière. Il avait même juré à ses amis qu’il l’avait vue traverser son jardin en panique pour ensuite s’enfuir en escaladant le grillage. En riant, il avait ensuite raconté à la moindre occasion comment elle était retombée lourdement de l’autre côté en se cassant la jambe au passage. Même après cette chute et toute cette douleur, elle avait refusé l’aide de Monsieur Janvier et avait encore trouvé la force de courir jusqu’à l’hôpital sur sa jambe cassée. Là-bas, elle avait été gardée en observation toute la nuit après avoir été plâtrée car elle tenait des propos incohérents. Quand Bertie Campbell avait appris la nouvelle, elle s’était bien entendu dépêchée d’obtenir le numéro de téléphone de la chambre de Susanne pour savoir comment ça va, ce qui fut le début d’une très longue nuit pour Madame Swanson.

Dans l’absolu, Roberta se moquait bien de la santé de quiconque. Les gens n’étaient pas obligés d’aller bien, du moment qu’ils décrochaient et la divertissaient.

Heureusement, sa cible de prédilection décrochait toujours. Sa propre fille n’aurait pas osé l’ignorer étant donné la crainte qu’elle lui inspirait depuis l’enfance. Mrs Campbell le savait fort bien et n’hésitait pas à en abuser. Bertie considérait que puisque Léonore n’avait pas un « vrai » travail, il était tout à fait normal qu’elle ait du temps à passer avec sa mère au lieu de faire de petits dessins. Elle tenta sa chance. Ça sonnait.

Une sonnerie, puis une seconde. Et le déclic se fit entendre.

— Allo ? fit la toute petite voix de quelqu’un qui s’attendait à passer un mauvais quart d’heure.

— Bonjour, Léonore, je voulais savoir comment ça va !

 

 

Bien que toujours enjouée, la voix de sa mère provoquait à Léonore une bouffée d’angoisse à chaque fois qu’elle avait le malheur de l’entendre. Le fin duvet blond qu’elle avait sur les bras s’était déjà hérissé très haut, et un frisson lui parcourut la colonne vertébrale. Elle leva les yeux au ciel et elle jura que si le bon dieu pouvait la sortir immédiatement de ce pétrin, elle deviendrait une vraie croyante. À cette promesse, elle ajouta qu’elle irait même à l’église toutes les semaines, donnerait quelques sous pour la quête et prierait tous les jours. Mais la voix haut perchée de Roberta continuait de s’adresser à elle.

Plus athée que jamais, Léonore s’assit sur le petit tabouret posé à côté du meuble où reposait le téléphone. Elle savait qu’elle en avait pour un moment, alors autant prendre ses aises. Au début, ce fut charmant. Bertie lui demanda comment allait sa santé et lui raconta les mésaventures de Madame Swanson. Léonore s’autorisa même à glousser lorsqu’elle entendit sa mère lui parler de l’épisode de l’hôpital. Mais très vite, un autre type de conversation tout autant affectionné par Madame Campbell prit le pas sur la précédente. L’appel de courtoisie n’était pas une discipline isolée.

C’était un triathlon, et la phase deux avait commencé.

Une longue litanie de remarques désobligeantes et culpabilisantes avait alors débuté. Léonore savait que la phase deux ne tournait jamais à son avantage, alors elle se tut. Elle entendit dire que les autres ne comptaient pas pour elle, et qu’elle ne prenait jamais la peine d’appeler sa propre mère, avant que la la conversation ne soit détournée sur son travail, qui après tout ne consistait qu’à faire de petits dessins.

Elle entortillait nerveusement une mèche de cheveux autour de son doigt, puis la déroulait. Puis elle l’enroula à nouveau. Elle écoutait d’une oreille tandis que ses pensées vagabondaient. De temps en temps, elle marmonnait un son aléatoire, histoire de prouver à sa mère qu’elle était toujours à l’autre bout de la ligne.

Mh.

— […] comprendre que ce n’était pas un travail stable […] allée supplier le patron de ton atelier de couture pour qu’il te reprenne […] te prie de donner suite.

Hm Hm.

— Et puis de toute façon, avec l’âge tu deviens déjà nettement moins belle, moins fraîche…

Léonore gonfla ses joues et souffla à travers la commissure de ses lèvres. Ce type de commentaire sonnait le début de la phase trois.

 

 

Toujours assise à sa table de dessin, elle réfléchissait encore à la façon dont la suite s’était déroulée. Elle ferma les yeux et se repassa la scène. D’abord, sa mère lui avait fait les commentaires désobligeants habituels, puis avait critiqué la façon dont elle gagnait sa vie. Léonore avait appris à ne pas s’en formaliser. C’était toujours la même rengaine après tout, et ce n’était rien qu’elle ne puisse supporter au prix d’un peu d’ennui ou d’agacement. Ensuite, Bertie avait entrepris alors de lui rappeler qu’elle vivait dans la maison que lui avait légué son grand-père. Une maison qui ne devait normalement pas lui revenir de droit. Elle insista sur le fait que Léonore ne possédait rien à elle et que si elle n’avait pas fait les yeux doux à Bon-Papa, elle serait à la rue à l’heure qu’il était. La jeune femme avait été excédée par cette remarque en particulier.

Bon-papa était le père de Roberta. Il n’avait jamais pu compter sur sa fille car ils étaient brouillés. Ce qui n’était guère surprenant étant donné le caractère de la créature qu’il avait engendrée. C’était Léonore qui avait vécu avec lui durant ses dernières années. Elle lui faisait ses courses, lui lavait ses vêtements et lui servait le repas. Lorsqu’il commença à perdre la tête, elle était restée auprès de lui, le nourrissant à la cuillère à chaque repas. Parfois, il avait encore parfois de bonnes journées où il était lucide comme auparavant, mais elles se faisaient plus rares au fil du temps.

Un beau matin, alors qu’elle se levait pour préparer le café, elle trouva une enveloppe sur la table. Elle contenait un testament et une lettre à l’attention de Léonore. Quant à Bon-Papa, il avait tout simplement disparu. Dans le testament, il lui léguait la maison, quant à la lettre, elle contenait un drôle de poème qui demeurait globalement incompréhensible.

Les autorités l’avaient recherché partout, sans succès. Il fut déclaré mort un an plus tard et ses dernières volontés furent respectées : sa petite-fille devint ainsi la propriétaire de la maison. À l’exception de Madame Campbell, personne ne pensait que Léonore n’avait pas mérité cet héritage. Elle voulut lui rabattre le caquet en lui rappelant ce qu’elle avait fait pour lui mais se résigna. Avoir une conversation avec Bertie était une mission impossible.Les choses n’ont réellement dégénéré qu’ensuite. Au moment où, au lieu d’aller droit au but en lui reprochant le fait de ne pas être mariée à trente-trois ans, Bertie avait pris un détour fatal. Elle s’en était prise à James, à leur relation.

Elle l’entendait encore dans sa tête :

— Tu ne trouveras jamais personne si tu continues à traîner avec ce pédéraste ! Tu fais fuir tous tes prétendants en agitant cette erreur de la nature devant toi comme un bouclier ! Il va falloir que tu comprennes une bonne chose, ma fille : Il ne te regardera jamais comme une femme ! Tu vas finir seule dans ta grande maison qui ne t’appartient pas !

Léonore était alors entrée dans une colère folle.

— Qu’est-ce que tu sais de la vie ? avait-elle d’abord demandé d’une voix calme.

Roberta avait tenté de répliquer mais Léonore lui avait immédiatement coupé la parole. Sa colère s’était transformée en hystérie et son ton calme en cris haineux et tremblotants.

— Tu as raté ta vie et tu rejettes ta rancœur sur moi ! Tu n’es qu’une vieille garce trop portée sur l’alcool dont le seul exploit a été de se faire engrosser à l’âge de dix-sept ans par un gros porc qui en avait trente-cinq et qui t’a abandonnée à la minute où tu as prononcé les mots « test de grossesse » !

Enfin, la voix de Bertie s’était tue. Méthodiquement, Léonore vida son sac.

— C’est Bon-papa qui t’a trouvé un mari parce que tu étais là à passer pour une fille de joie, avec un bébé dans les bras que tu n’étais pas capable d’assumer. En prime, ce colossal connard s’est contenté de te sauter pendant trente ans et ne s’est jamais occupé de moi une seule fois. Mais maintenant que tu es nettement moins belle et fraîche, il prend n’importe quel prétexte pour se tirer de la maison, pas vrai ?

Essouflée, elle marqua une pause. Puis elle contempla l’étendue du désastre. Mais ce n’était pas encore assez, il fallait que ça sorte.

Et c’est moi que tu viens pourrir parce que je n’ai personne ? vociféra-t-elle.

— Ensuite tu continues à m’en vouloir d’avoir hérité de la maison malgré que j’aie passé deux ans m’occuper de ton père à ta place ? Je ne mérite peut-être pas toutes les bonnes choses qui me sont arrivées dans la vie, maman. Mais toi, n’en doute surtout pas, tu mérites chaque seconde ta vie de misérable mégère égocentrique !

Les vannes étaient ouvertes, la colère de Léonore se déversa dans un torrent furieux.

— Tu n’es qu’un monstre qui s’abreuve de la souffrance des autres et qui ne se sent mieux que quand il a jeté ses propres excréments sur les gens qui l’entourent. Fais-moi plaisir. La prochaine fois que tu veux me demander comment ça va, vide ta bouteille de vin d’abord.

Elle prit une profonde inspiration et articula avec soin les mots suivants.

— Ensuite, si tu peux encore voir assez clairement pour former le numéro, demande-toi si c’est une bonne idée de me déranger pendant que je travaille à MES dessins, avec MON pédéraste, sur MON bouquin !

Dans un dernier accès de rage, elle avait jeté le combiné de toutes ses forces sur la base du téléphone. La violence du coup l’avait envoyé rebondir sur le mur et il pendouillait à présent le long du meuble, retenu par son fil. Léonore ne prévoyait pas de le remettre en place de sitôt.

 

 

Après son coup d’éclat, elle s’était enfermée dans son atelier. Perdue dans ses pensées, elle griffonna sans trop y réfléchir un corbeau sur une feuille de papier. Elle l’avait affublé d’un haut-de-forme et d’un monocle. Voir ce type d’accessoire sur un animal l’avait toujours amusée. Dans sa tête, elle l’avait déjà surnommé « Le gentleman corbeau » avec affection.

Léonore posa son crayon et mit son visage dans ses mains. Elle ressentit le besoin de faire le point sur sa propre situation. Avait-elle réagi de la sorte parce que Roberta était intolérante envers les homos, ou bien parce qu’elle avait insulté James en particulier ? Non. C’était parce qu’elle avait absolument raison sur une chose. La vérité la frappa alors qu’elle ressassait les paroles de sa mère.

« Il ne te regardera jamais comme une femme !« 

James n’aimait pas les femmes, et cela faisait trois ans qu’elle perdait son temps à en rester éperdument amoureuse. Devant ce constat, elle se mit à pleurer en silence, jusqu’à ce qu’elle soit complètement enveloppée par la pénombre.

Elle se rendit alors compte que la nuit tombait. James allait arriver et elle ne ressemblait à rien. Elle était complètement décoiffée et son maquillage avait coulé. Elle ressemblait à un raton laveur passé dans un mixer, ce qui la fit rire à travers son rideau de larmes. Il fallait absolument qu’elle fasse bonne impression ce soir. Elle avait commis une immense erreur, deux semaines auparavant alors que James était ici. Et elle n’avait pas osé aborder le sujet avec lui depuis. Elle l’évitait du regard, même. Léonore avait décidé qu’elle lui en parlerait ce soir. Le bon moment serait de préférence avant Game of Thrones, mais après les trois premières bières.

Elle fila se refaire une beauté, réajusta ses cheveux, se parfuma et attendit derrière la porte. Elle laissa le téléphone pendre au bout de son fil. Après tout, Roberta savait désormais comment ça va et James allait arriver. Le téléphone était devenu inutile.

À cet instant, Léonore entendit des pas se rapprocher. Quelqu’un se saisissait du heurtoir.

Trois coups rapides, suivis de deux plus longs.

— Comment ça va, James ? dit-elle en ouvrant la porte avec un sourire rayonnant.

 
Partager
  •  
  •  
  •  
  •  

Psalmodiez pour la gloire de Skülvvh

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.