Elle avait pleuré. James l’avait remarqué à la seconde où elle ouvrit la porte. Depuis toujours, il lisait en elle comme dans un livre ouvert. Elle était un tout petit peu trop maquillée. De plus, sa bouche souriait mais ses yeux avaient l’air triste. Ensuite, il remarqua derrière elle le cornet du téléphone qui pendait encore au bout de son cordon.

Il comprit immédiatement qu’elle avait eu sa mère au téléphone. Avant tout, il voulut lui demander comment elle allait vraiment. Mais au vu de tout le mal qu’elle semblait s’être donnée pour dissimuler son instant de faiblesse, il décida de ne pas l’embarrasser de questions intrusives.

— Lonnie ! s’écria-t-il aussitôt. Attrape la pizza, faut que j’aille aux chiottes ! Pipi is coming !

Prestement, il lui déposa un baiser sur la joue et lui colla les cartons dans les mains. Il s’étonna de ne pas sentir son parfum si enivrant. Elle n’oubliait jamais d’en mettre habituellement. Lorsqu’il fut à l’intérieur, tous ses sens lui crièrent que quelque chose clochait. Quelque chose qui n’avait rien à voir avec Roberta Campbell. Mais il ne savait pas quoi. Il lutta de toutes ses forces pour repousser cette impression.

— James, pour la millième fois, je déteste ce surnom.

Il en était bien conscient. C’est d’ailleurs pour cela qu’il l’utilisait autant. Il balaya alors ses inquiétudes et lui répondit en se dirigeant à toute allure vers le fond du couloir.

— Instructions pas claires. Vessie avoir pris contrôle du cerveau !

Il claqua la porte des toilettes derrière lui.

Sur le coup, elle soupira. Parfois, il lui arrivait de se demander comment elle avait pu tomber folle amoureuse de ce gugusse. D’un autre côté, elle réalisa qu’avec ses bêtises, il avait déjà réussi à lui faire oublier un peu sa mauvaise journée. Les boîtes à pizza toujours dans les mains, elle resta pensive un instant. Tout bien pesé, elle était à peu près sûre qu’il avait vu à travers elle et qu’il agissait de la sorte pour la dérider. Elle gloussa. James n’était définitivement pas aussi idiot qu’il voulait le faire croire, et de cela, elle en était absolument persuadée.

En tout cas, pour ce qui est de leur conversation, elle devait avoir lieu aujourd’hui. Léonore était bien consciente de n’avoir aucune chance avec lui, et pourtant, il fallait qu’elle se débarrasse de tout le poids de ces années de silence accumulées. Mais pour le moment, l’appel de la bière était plus fort.

Elle se rendit à la cuisine et déposa les cartons à pizza dans le four afin de les garder chaudes le plus longtemps possible. Elle se saisit de deux bières dans le frigo et les décapsula. Aussitôt, elle vida la première d’une seule traite. Alors qu’elle laissait sortir un petit rot étouffé, elle réalisa que sa bière ne lui plaisait pas autant que d’habitude. Elle se sentait bien trop stressée.

— Ô courage-sous-forme-liquide, dis-moi qui est la plus brave, déclama-t-elle d’un ton dramatique en s’adressant à la bouteille.

Elle prit la capsule du bout des doigts, la posa sur la bouteille et se mit à mimer le mouvement d’une bouche. Elle n’avait aucune idée de la voix que pouvait bien avoir une bière mais fit de son mieux pour improviser un timbre grave.

— C’est sans conteste ta seigneurie, Lady Léonore, toutes les bières de la maison se joindront à moi pour te soutenir ce soir ! Hohohoho !

À ce moment, elle entendit James se racler la gorge dans son dos. Elle fit volte-face, l’air horrifié. Il se tenait dans l’embrasure de la porte et la dévisageait d’un air mi-amusé, mi-intrigué. Léonore était rouge comme une pivoine. Elle se sentait non seulement ridicule mais elle venait aussi de réaliser ce que ça faisait d’être James.

— J…James, ça fait longtemps que tu es là..? bredouilla-t-elle

— Pas du tout Lady Léonore, répondit-il avec amusement.

Elle leva les yeux au ciel et s’envoya la seconde bière. Bouleversée comme elle l’était, elle ne se rendit même pas compte que le liquide n’avait absolument aucun goût.

 
 

Comme chaque fois, James était celui qui dressait la table. Quelques serviettes, deux verres, et ce qu’il appelait « le truc-à-roulette-pour-couper-la-pizza ». Pas trop compliqué comme préparation. Heureusement d’ailleurs, car la table du salon était relativement étroite. Pourtant, il y avait bien une salle à manger à quelques mètres de là. Mais depuis que Léonore vivait seule, la grande table n’avait jamais servi à quoi que ce soit d’autre qu’à poser un vase, un livre, ou un panier de fruits. De toute façon, dans le salon il y avait le téléviseur, une jolie table basse et un canapé extrêmement confortable. Le choix était vite fait.

Il se pencha sur la table et vit dans le compartiment du dessous un grand livre traitant des techniques d’origami. Il s’y plongea un instant et décida de tenter sa chance. James attrapa alors une feuille blanche et choisit une page au hasard dans la section débutants. Quelques minutes plus tard, James avait tant bien que mal confectionné deux cygnes de papier. Mais s’il avait parfaitement réussi celui qu’il voulait offrir à la jeune femme, le sien semblait piquer un peu du nez.

— J’ai encore foiré le second, murmura-t-il. Ce qui le déprima étrangement.

Une demi-seconde après avoir prononcé ces mots, il se rendit compte qu’ils n’avaient aucun sens. Bien sûr qu’il s’était planté, se dit-il alors. Après tout c’était la première fois qu’il se prêtait à l’exercice ! Il se promit alors de s’entraîner dès qu’il rentrerait chez lui. Même si au fond de son cœur, quelque chose lui disait déjà qu’il ne reverrait pas son appartement avant un long moment.

Léonore revint de la cuisine avec les cartons à pizza toujours chauds. Le vieux four de Bon-Papa avait bien rempli sa mission.

— Je me suis permis de fouiner dans ton livre…qu’est-ce que tu en penses ?

Elle vit les cygnes en origami et adressa un sourire à James. Il la trouvait toujours aussi merveilleuse lorsqu’elle souriait. Il prit un moment pour la regarder d’un air rêveur, mais il s’assombrit rapidement lorsqu’il se rappela qu’il devait lui parler de ce qui s’était passé la dernière fois. Mais Léonore s’assit sur le divan, attrapa sa troisième bière et le devança.

— James, pose le livre un instant s’il te plaît. J’ai quelque chose à te dire, parvint-elle à articuler en tremblant un peu.

Elle avait répété un bon million de fois dans sa tête ce qu’elle allait dire. Mais à présent, sa langue était comme enveloppée dans une gangue d’argile. Elle avait les lèvres engourdies et éprouvait des difficultés à déglutir. Sa gorge était sèche et ses mains moites. À un tel point que sa bouteille de bière lui échappa des mains. Elle poussa un petit cri. Mais la main de James fut plus rapide. D’un geste parfaitement assuré, il posa le livre d’origami, se pencha et attrapa la bouteille. Vite. Trop vite.

— James, c’était surnaturel, comment as-tu…

Mais en se tournant vers lui, elle constata qu’il semblait tout aussi choqué. Il écarquilla les yeux et bredouilla :

— Je ne sais pas Lonnie, je…c’est comme si j’avais su que tu la lâcherais…je ne me l’explique pas.

— Ne m’appelle pas comme ça.

Elle le dévisagea, attendant qu’il éclate de rire et se moque de sa crédulité. Mais elle vit qu’il ne plaisantait pas. Par tous les dieux, il avait même l’air effrayé..!

— Tu as des super-pouvoirs maintenant ? dit-elle, incertaine.

— J’adorerais ça. Non, c’est plus comme… une prémonition, ou une impression de déjà-vu. Comme si je pouvais…

Il marqua une pause et poussa un énorme soupir, conscient du ridicule de ce qu’il s’apprêtait à déclarer.

— Je ne sais pas Lonnie… On dirait presque que j’ai déjà lu le script de cette soirée et qu’il se déroule devant moi au fur et à mesure. Comme si je savais exactement ce qui allait se passer.

Léonore Campbell déglutit lentement lorsqu’il prononça ces mots. Si jamais il sait vraiment ce qui va se passer ce soir, ce serait sans doute mieux qu’il parte en courant, se dit-elle, ignorant encore à quel point elle avait mis dans le mille.

Dans l’atelier, le gentleman corbeau qu’elle avait distraitement dessiné quelques heures auparavant commença à se déplacer sur la page.

 
 

James était mal à l’aise depuis un bon moment. À vrai dire, il était mal à l’aise depuis son arrivée. Il voulut se changer les idées.

— Alors, de quoi voulais-tu me parler ? demanda-t-il.

Distraitement, il porta à ses lèvres la bouteille qu’il venait de rattraper des mains de son amie et prit une gorgée. Il grimaça et pinça les lèvres pour ensuite renvoyer le liquide dans son contenant d’origine.

— C’est quoi cette horreur !? Sûrement pas de la bière !

— Toi aussi ?! se récria-t-elle. Moi aussi je trouvais ça dégoûtant, mais j’ai cru que ça venait de moi.

— Tu rigoles ? répondit-il, hilare. C’est impossible à rater ! Premièrement, elle est complètement éventée. Deuxièmement… Enfin quoi Lonnie ?! Ça goûte la pisse d’âne, ce truc !

— Dois-je en déduire que tu connais le goût de la pisse d’âne ?

— Les recherches que je fais dans le cadre de mon métier d’écrivain ne regardent que moi, Mrs Campbell !

Elle pouffa.

— Au moins il reste la pizza. Dois-je la réchauffer ? Avec toutes ces bêtises nous n’y avons pas encore touché.

James ne répondit pas.

— James ? reprit-elle. Tout va bien ?

Au début, il se contenta de fixer la pizza. Puis il ouvrit la bouche avant de la refermer. Et enfin, il se mit à parler, lentement, pour peser chaque mot.

— La pizza n’a aucune odeur, Lonnie. Rien, même pas un petit fumet.

— Tu es sûr de ne pas être enrhumé ? répondit-elle, espiègle.

Mais James ne lui avait jamais paru aussi sérieux.

— Léonore, sens-moi cette pizza.

Il l’avait appelée par son prénom. C’était grave. Elle se pencha vers la table. Elle s’attendait à une odeur d’origan, de sauce tomate et d’ail. Mais l’odeur était lointaine. Un peu comme celle qui subsiste dans la pièce lorsqu’on a déjà débarrassé la table depuis un moment. Ça n’avait aucun sens, elle avait le nez dessus.

— Laisse-moi te poser une question, reprit-il. Portes-tu ton parfum habituel aujourd’hui ?

Léonore connaissait James depuis longtemps. Elle savait parfaitement qu’il pouvait parfois être bizarre. Mais aujourd’hui, pour la première fois, elle le regarda comme s’il était devenu fou.

— Bien sûr, j’en mets toujours quand je reçois de la visite. Tiens, sens.

Léonore amorça un mouvement dans sa direction et James fit l’autre moitié du chemin. Il hésita un instant, mais finit néanmoins par franchir les derniers centimètres qui les séparaient.

Et voilà que je la renifle avec son consentement maintenant. Est-ce que c’est plus glauque, ou moins glauque qu’avant ? se demanda-t-il. À vrai dire, il ne voulait pas le savoir. Il prit une grande inspiration. Il la sentit frissonner lorsqu’il fut proche de son cou. En temps normal, il aurait peut-être réagi de la même façon. Mais à la place, James eut un mouvement de recul. Pour tout dire, il ne sentait rien du tout.

— Lonnie-chérie, il se passe quelque chose de vraiment pas net ce soir.

 

 

Jusqu’à présent, elle était restée dans une sorte de torpeur. Mais tout à coup, elle se raidit sur son siège. Léonore venait de se rappeler quelque chose. Fébrile, elle agita la main en direction de son ami.

— James, prends le livre qui est sur la première étagère là-bas. Celui avec la couverture blanche.

James observa son expression faciale pendant un instant et vit que c’était important pour elle. Il obtempéra sans préjuger de la raison pour laquelle elle semblait si impatiente, et se mit à chercher le fameux livre.

— Il y a deux bouquins blancs, celui de gauche ou celui du bout là-bas ?

— Celui qui est au bout. Vite !

— « Mille et un jeux de mots pour un super moment de fun en famille ! » lut-il à voix haute. Et c’est écrit par… « Nicolas Bsurde ». Tu te fous de ma gueule Lonnie ?

Donne-moi ce putain de livre James !

Elle avait presque hurlé. Il ne s’y attendait pas, et son cœur se mit à battre à tout rompre à la suite de ce coup de frayeur. Alors qu’elle était encore toute calme et pensive il y a quelques instants, voilà maintenant qu’elle était proche de l’explosion. Par ailleurs, c’était plutôt communicatif.

— Tu veux me flanquer une attaque ou quoi ? Tiens, prends-le, ton bouquin de vannes nulles ! dit-il d’un ton irrité.

— Désolée ! répondit-elle en lui arrachant néanmoins le livre des mains.

— Ouais, t’as l’air parfaitement désolée en effet. Sinon, est-ce que tu vas finir par me dire ce qui se passe ?

Elle ouvrit le livre à la première page, en extirpa un bout de papier plié en quatre et balança ensuite le livre de blagues nulles par dessus son épaule.

— Le matin où mon grand-père a disparu, je n’ai trouvé sur la table que son testament et une lettre. James, regarde ce qu’il m’a écrit !

Léonore lui tendit la lettre et il lui arracha des mains à son tour avec un sourire de défi. Mais à peine eut-il posé les yeux dessus que son sourire s’effaça. Pendant qu’il la lisait avec un intérêt grandissant, elle se leva pour faire les cent pas. Il prit son temps et lorsqu’il releva enfin la tête, il vit que Léonore était postée devant la fenêtre, le regard perdu dans la nuit.

— Lonnie, c’est complètement insensé en effet, mais ça épaissit le mystère plus que ça ne le résout, tu ne crois pas ?

Elle ne répondit pas.

— Lonnie ? insista-t-il. Tu m’entends ?

Mais Léonore n’eut toujours aucune réaction.

Quelque chose en lui savait déjà que les choses avaient pris un tournant dramatique. Inquiet, James s’approcha d’elle par derrière et la prit par les épaules. Elle posa sa main sur la sienne sans quitter la fenêtre des yeux.

— James, je crois que le mystère vient de s’offrir deux ou trois couches supplémentaires dans notre dos.

James leva les yeux et regarda à son tour vers l’extérieur. Avec stupeur, il réalisa que ce n’était pas la nuit qu’il apercevait à travers le carreau. Il ouvrit la bouche pour parler mais à nouveau elle le devança.

— C’est le vide complet à perte de vue, dit-elle. Il n’y a plus rien là-dehors.

Dans un placard de l’atelier, le verrou d’une malle contenant un gigantesque livre sauta. Au même moment, le gentleman corbeau quitta sa page pour prendre son envol. Il battit des ailes en rond pendant un moment avant de se percher sur le pupitre de Léonore. Et par cinq fois, il croassa. Trois fois brièvement, et deux fois plus longuement.

 

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