À en croire la « voix off », un guide allait bientôt les rejoindre. Ils devaient faire le point et ils devaient le faire vite. James préférait décliner l’invitation pour rester dans la maison à étudier leurs options. Mais Léonore voulait l’accepter immédiatement et aller aux devants de leurs hôtes.

Ils écoutèrent chacun les arguments de l’autre et optèrent pour un compromis. Sans surprise pour James, celui-ci favorisait d’ailleurs l’opinion de Léonore, mais il ne releva pas cet état de fait. Ils attendraient donc que le guide se présente pour sortir, ce qui leur donnait le temps de faire quelques préparatifs.

— Je vais enfiler des chaussures de marche, dit-elle. Mais de grâce, laisse tomber ce livre. Si tu regardes la réalité en face, ce grimoire nous embrouille plus qu’il ne nous aide. Alors je sais que ça va à l’encontre de tes principes d’écrivain, mais dans ce cas précis, peut-être vaut-il mieux ne pas trop en savoir, James.

James hocha la tête. Il savait qu’elle avait raison mais il voulait voir ce qu’il y avait après. Si le livre dépeignait ainsi le jour de leur rencontre, cela voulait dire qu’il les connaissait ! Peut-être avait-il d’autres informations à leur délivrer, aussi cryptiques soient-elles. Profitant que Léonore soit partie dans sa chambre pour se chausser, James souleva discrètement la page et regarda ce qui se cachait sur la suivante.

Il y vit deux personnes qu’il pensait être un homme et une femme en train de se disputer. Les deux protagonistes portaient des tenues aux contours tout droit sortis d’un livre de fantasy. En y regardant de près, il vit que l’homme cachait un poignard dans son dos. Il devait faire vite, il feuilleta en vitesse les trois prochaines images.

La première représentait deux hommes. Le premier était debout et tenait dans sa main un masque noir. Le second gisait mourant à ses pieds. Sa position donnait l’impression qu’il voulait atteindre quelque chose qui était hors de sa portée.

La seconde était bel et bien une représentation du gentleman corbeau. Son premier réflexe fut d’appeler Léonore pour qu’elle sache qu’elle avait raison, mais il se ravisa. Elle lui avait demandé de ne pas regarder le livre pour l’instant et il sentait qu’il allait se faire disputer pour ne pas l’avoir écoutée.

La troisième représentait à nouveau James et Léonore se serrant la main durant la convention. Mais la scène était différente tout en étant similaire. Ce qui était certain, c’était qu’elle était dépeinte sous un autre angle.

Les pages suivantes étaient remplies d’une écriture indéchiffrable, jusqu’à la toute fin du volume. Passé un certain point, elles étaient carrément pleines de trous circulaires bizarres qui rappelaient à James des brûlures de cigarette.

Il allait revenir sur la dernière image pour l’étudier de plus près quand il entendit les pas de Léonore dans le couloir. Prestement, il remit le livre à la bonne page et fit semblant de réajuster sa chemise au moment où elle revint dans la pièce. Lorsqu’il vit le sourire de la jeune femme, il comprit à quel point elle était enthousiaste à l’idée d’arpenter une terre inconnue. Pour sa part, il regrettait déjà d’avoir lu la suite du livre dans son dos. Et il devait bien admettre qu’elle avait raison : il était encore plus confus qu’avant.

Léonore était ensuite restée postée à la fenêtre pendant près d’une heure, guettant tout mouvement à l’extérieur. Elle s’était engagée à rester dans la maison en attendant l’arrivée du guide et c’était donc ce qu’elle ferait, en dépit de son désir de partir immédiatement à l’aventure. La jeune femme observait encore l’horizon lorsqu’elle vit quelque chose approcher. Quelque chose d’humanoïde même, pensa-t-elle en plissant les yeux. Au bout de quelques minutes, Léonore fut capable de discerner les contours de la forme qui s’en venait vers eux et fronça les sourcils. James la vit se renfrogner et lui demanda pourquoi elle faisait cette tête.

— Je ne m’attendais pas du tout à ça, répondit-elle. De toutes les choses possibles et impossibles que nous ayons vécues ces dernières heures, c’est vraiment le pompon.

— Laisse-moi deviner, il y a un crocodile en baskets qui fait du hula hoop à l’extérieur ? lança James dans un soupir.

Elle le regarda fixement, de son air le plus sérieux qui soit.

— Tu chauffes…

Sa curiosité piquée à vif, il se leva d’un bond et se pencha à la fenêtre. Lorsque l’écrivain vit le guide à son tour, il se tourna vers son amie et échangea avec elle un regard entendu.

Comme un seul homme, ils se précipitèrent à toute vitesse vers la cage d’escalier. Ils étaient presque au rez-de-chaussée lorsque Léonore s’interrompit net.

— Attends-moi, je reviens, dit elle en remontant les marches quatre à quatre.

James hocha la tête et entreprit d’enfiler sa veste tout en réfléchissant au fait qu’il n’avait aucune idée de la température qu’il pouvait faire au dehors. Il considéra un instant que l’air pouvait ne pas y être respirable mais écarta cette hypothèse. Rien dans la maison n’était étanche et ils auraient suffoqué depuis longtemps si tel avait été le cas.

Lorsque Léonore redescendit, elle portait une valisette que James connaissait bien. Le jour où ils s’étaient rencontrés, elle la trimbalait partout aussi, comme si sa vie en dépendait. À l’intérieur il y avait son nécessaire de peinture.

— Que vas-tu faire avec ça ? demanda-t-il intrigué. Tu n’as pas pris de toile.

Peins pour le monolithe puis tu pourras t’aider, répondit-elle laconiquement.

Il ouvrit la bouche pour la questionner mais la referma aussitôt. Il venait de comprendre qu’elle était celle qui s’adaptait le mieux à la situation.

S’il reconnaissait être enclin à tout intellectualiser, Léonore était plutôt du genre à suivre son instinct, quoi qu’il lui dicte de faire. Et peut-être était-ce là la bonne approche. Après tout, essayer de rationaliser ce qui était en train de leur arriver ne l’avait jusqu’ici mené à rien d’autre qu’un gros mal de crâne.

— Et toi, reprit-elle. Tu n’emportes rien ?

— Je t’ai toi, ça me suffit ! répondit-il, faisant écho aux pensées qu’il venait d’avoir à son sujet.

Le cœur de Léonore venait de faire un bond dans sa poitrine. Elle s’empourpra et ne sut quoi répondre. Dans le doute, elle se contenta de lui sourire et changea de sujet.

— On jette un coup d’œil dehors ? demanda-t-elle avec une pointe d’excitation dans la voix.

James soupira. Quelques heures plus tôt, il s’attendait à une soirée au calme avec elle devant une bonne série, une bonne pizza et une bonne bière. Son plus gros problème était alors encore d’initier avec elle une conversation à l’issue de laquelle il ferait son coming-in. Mais à présent, le voilà qui avait parcouru des distances incertaines et s’apprêtait à mettre le pied pour la toute première fois dans un lieu inconnu de l’homme. La toute première fois ? se demanda-t-il, alors que la curieuse impression de déjà-vu l’envahissait à nouveau.

D’une part, il était tout à fait certain de ne jamais avoir mis les pieds ici. Mais d’autre part, il était tout aussi certain qu’ils connaissaient tous deux parfaitement l’identité de leur guide. Laquelle de ces impressions est la bonne ? se questionna-t-il. Lorsqu’il sortit de ses pensées, il vit Léonore en train de le fixer.

— James, tout va bien ? demanda-t-elle. Tu es bizarre aujourd’hui.

Il émit un petit rire. De toutes les choses qu’elle avait vues aujourd’hui, c’était donc lui qu’elle considérait comme bizarre.

— Sortons d’ici avant que je ne change d’avis, dit-il avec un tremblement dans la voix.

Sans se faire prier, elle agrippa la poignée de porte, puis la fit tourner.

Le plus éclatant des blancs s’étendait devant eux, à perte de vue. Ils firent tous deux un pas à l’extérieur et scrutèrent les environs. James et Léonore virent alors leur hôte à quelques centaines de mètres, marchant dans leur direction.

Après ce qui leur sembla être plusieurs heures, ils s’étaient lassés et s’étaient assis côte à côte sur les marches du porche. Leur guide s’était à peine rapproché. Même en traînant en chemin, il n’aurait guère dû prendre plus de quelques minutes pour arriver jusqu’à eux. James en conclut que leur notion de la distance qui les séparait était pour le moins faussée. En dehors de l’absence totale de couleur, ce fut d’ailleurs la première différence flagrante qui lui sauta aux yeux. Il soupira d’ennui.

TGCM ! Les règles sont différentes ici, affirma Léonore comme si elle avait lu dans ses pensées.

Pour toute réponse, il hocha la tête. Puis il déglutit et se tourna vers elle pour lui poser une question qui le hantait depuis un moment.

— Et si nous ne pouvions jamais rentrer ? risqua-t-il. Tu y as pensé ? On ne sait rien sur ce lieu et pour autant qu’on sache, c’est peut-être une espèce de purgatoire. Ou l’enfer lui-même…

Elle eut un petit rire et lui donna un petit coup d’épaule.

— Si je dois arpenter l’enfer, tu es la seule personne que je veuille à mes côtés pour le traverser, James Berry.

James écarquilla les yeux. Elle avait répondu à cette question impossible sans même avoir besoin d’y réfléchir. Et il en fut ému. Bon dieu, comme il pouvait l’aimer ! Mais alors qu’il s’apprêtait à lui répondre, une toute petite voix se fit entendre derrière eux.

— Zzzalut ! Et zurtout bienvenue sur R’zah, les z’amis !

James sursauta tandis que Léonore se tourna rapidement vers le guide, bouche bée. Elle vit alors un minuscule panda, se tenant debout sur ses pattes arrière juste derrière eux.

Non, se corrigea-t-elle. C’est presque un panda. On dirait qu’il a été dessiné par un enfant. Et pas des plus doués.

En effet, la créature qui se tenait devant eux était toute ronde et caricaturale. Elle avait de grands yeux humides, de longs cils et une fleur dans les cheveux. Ses joues étaient toutes roses et son nombril était formé d’une petite croix, comme s’il avait été cousu d’un fil.

— Ce panda est un peu foireux, murmura James à Léonore. À moins que les pandas ne portent des chaussons panda de nos jours ?

Elle remarqua en effet les deux minuscules pantoufles aux pieds de leur nouvel ami et se retint de rire à leur vue.

— Bah non, ze zuis pas un panda, ze suis un guide ! répondit aussitôt la créature en zozotant. Regardez, z’ai même un inzigne mais comme z’ai nulle part où l’accrosser, ze le mets en posse.

James avait beau regarder, le panda ne semblait pas non plus avoir de poches. Là encore, il ouvrit la bouche pour objecter, puis se ravisa. TGCM, se répéta-t-il en boucle jusqu’à ce que ça rentre.

Léonore s’avança alors vers le petit guide et s’accroupit pour se mettre à sa hauteur.

— Comment es-tu arrivé par derrière alors que nous t’avons vu approcher depuis l’autre côté ? demanda-t-elle avec curiosité.

Le panda battit des mains d’un air joyeux.

— Hihi, parfois R’zah, s’allonze. Comme z’était un peu long et que z’ai des petites zambes, z’ai pris un raccourssi.

Léonore avait compris le concept mais sans pouvoir s’expliquer comment il avait fait. Cependant, elle avait l’étrange impression que la petite créature ne lui disait pas tout.

— Moi c’est Léonore, dit-elle. Et lui c’est James.

Le panda eut alors un sourire ravi.

— Ze zais bien qui vous z’êtes, vous z’êtes là pour nous z’aider. Moi c’est Bizou, et ze viens pour vous z’accueillir sur R’zah. Mais il ne faut pas traîner, il y a des zens danzereux par izi.

Léonore lui adressa un sourire radieux, tandis que James serra les fesses à l’idée que quelqu’un puisse leur vouloir du mal.

— Très bien, Bisou, nous te suivons. Ouvre le chemin.

Bisou sauta en l’air avec un petit cri de joie et se mit alors en route en faisant des pas chassés. À peine eurent-ils fait un pas sur la grande étendue blanche que la transformation s’opéra. Les yeux bleus de James devinrent noirs tandis que sa chevelure blond foncé se teintait de gris. Ses vêtements perdirent aussitôt leur couleur, et un instant plus tard, James était devenu une réplique en noir et blanc de lui-même. Quant à Léonore, son regard autrefois marron avait viré à l’argenté. Au sein de ses orbites, ses yeux brillaient à présent tels deux petits diamants. Sa coupe au carré qu’elle aimait tant avait pris une teinte presque blanche. De l’avis de James, elle ressemblait désormais à l’une de ces elfes noires que les amateurs de fantasy affectionnaient tant.

— Je suppose qu’il fallait s’attendre à quelque chose du genre ! dit-elle avec une excitation non dissimulée.

— Lolo, z’ai l’impression que nous ne sommes plus au Kansas ! répondit-il.

Elle lui adressa alors un grand sourire, elle ne résistait jamais à ce type de référence, et Le Magicien d’Oz avait toujours été l’un de ses livres favoris. Elle se mit à marcher et James lui emboîta le pas. Quelques instants plus tard, elle se retourna pour jeter un coup d’œil vers la maison afin d’évaluer la distance parcourue. Mais elle ne vit qu’une étendue immaculée derrière elle.

R’jah s’aggrandit, lui avait dit Bisou. Elle s’y attendait dès l’instant où elle avait quitté le porche, mais elle eut malgré tout un pincement au cœur. Elle se jura intérieurement qu’elle retrouverait sa maison plus tard.

Au moins, le livre restera en sécurité pendant notre absence, se rassura-t-elle.

Ils marchèrent pendant ce qui leur sembla plusieurs heures. C’est alors que Léonore aperçut enfin de près les fameuses masses qu’elle avait vues à travers la fenêtre. Il s’agissait d’une forêt de pins, mais en lieu et place des troncs brunâtres et du feuillage vert, tous les arbres étaient d’un noir extrêmement profond. Le paysage lui donna l’impression d’être une toile à l’encre de chine. Elle ouvrit alors son coffret à peinture et se rendit compte qu’elle ne possédait plus que des nuances de gris. Hors de la maison, toutes les autres couleurs étaient bel et bien inexistantes.

— James, même dans mes peintures je n’ai plus aucune…

— Et il n’y a pas que ça Lonnie. Laisse-moi te poser une question si tu veux bien ! l’interrompit-il.

— Vas-y, répondit-elle.

— Est-ce que tu as faim ? Soif ? Une petite envie de pipi…ou caca peut-être ?

— Je suis une fille, je ne fais pas caca. répondit-elle d’un air blasé.

Il eut un éclat de rire et reprit rapidement son explication.

— Je ne sais pas toi mais je ne me suis plus alimenté depuis hier midi et je n’en ressens aucun besoin. Au début j’ai mis ça sur le compte de la nervosité, mais à présent que je suis calme, je devrais avoir l’estomac dans les talons.

— Tu as raison, j’avais un petit creux dans la maison mais lorsque nous sommes sortis tout à l’heure, ça a immédiatement disparu.

— Vu la qualité de la bouffe, ce n’est peut-être pas un mal, plaisanta-t-il.

Quelques dizaines de mètres devant eux, Bisou atteignit l’orée de la forêt.

— Zuivez-moi, appela-t-il. Izi nous allons pouvoir dizcuter.

Léonore lui adressa un signe chaleureux, puis leva le pouce pour lui signifier qu’ils avaient bien compris. Mais à peine eut-elle baissé la main qu’elle se pencha vers James et murmura :

Trop gentil, trop flatteur n’implique pas l’innocence. Reste sur tes gardes, James.

— J’allais te le suggérer, répondit-il sans toutefois lui faire part de sa propre découverte.

Il ne voulait pas qu’elle panique, mais il avait en effet remarqué que quelqu’un marchait sur leurs traces depuis un bon moment. Pour l’heure, leur poursuivant avait maintenu une distance raisonnable, probablement dans un but d’observation. Mais qui savait ce qui pourrait bien se passer une fois qu’ils seraient entrés dans la forêt ? Une seule chose était certaine : à en juger par la taille et la forme de sa silhouette, cette personne était bien plus menaçante que le petit panda mal dessiné.

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Psalmodiez pour la gloire de Skülvvh

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