Après avoir crapahuté sur quelques lieues, Bisou finit par s’arrêter au beau milieu d’une zone non boisée. Ce fut bref, mais pendant une seconde, James et Léonore le virent se renfrogner un petit peu.

Le panda exécuta alors une petite danse, puis tapa dans ses mains. Aussitôt, une rangée de flammes noires se répandit sur tout le pourtour de la clairière.

Léonore et James eurent une réaction de panique. Ils regardèrent partout autour d’eux et constatèrent qu’il n’y avait pas d’issue. Ils étaient désormais complètement encerclés par le feu.

— Comme za on zera tranquilles pour ze parler, dit-il avec un regard bienveillant avant de s’asseoir.

James croisa le regard de Bisou et celui-ci changea en un instant. Il comprit sur-le-champ que le panda avait parfaitement conscience d’être suivi et le regard qu’il lui avait adressé était clair : Pas de vagues à ce sujet pour l’instant. Pour l’heure, James décida d’obtempérer.

— Comment fais-tu tout cela ? Tu es une espèce de magicien ? demanda Léonore.

— Ze connais quelques tours, répondit humblement le panda. Z’est lié à la fonction de guide. Mais z’ai mes limites.

Léonore s’agenouilla alors face au panda pour se mettre à sa hauteur. Elle était déterminée à obtenir des réponses à ses questions. Mais lorsqu’elle ouvrit la bouche pour parler, Bisou leva la main pour l’interrompre.

— Comme ze l’ai dézà dit, vous z’êtes zur les terres de R’Zah. Au commenssement, ze monde et la terre étaient prosses, et il y avait de nombreux pazages menant de l’un à l’autre. Z’était un bon endroit, vous zavez.

Le guide hésita un instant, puis reprit.

— Mais il y a longtemps, un démon a fait zon apparission. Il venait du vide inter-planaire zitué entre votre monde et celui-zi. Puis lorzqu’il a débarqué, il a blezzé notre dimenzion. Et R’Zah ne z’en est zamais remize.

James sursauta à cette révélation. Se pouvait-il qu’ils soient suivis par le démon en personne ? Était-ce pour cela que Bisou avait immédiatement dressé cette barrière de flammes noires tout autour d’eux ?

Léonore vit la réaction de James mais décida de ne pas relever. Elle avait senti que quelqu’un les observait depuis leur entrée dans la clairière, et elle voulait que Bisou se mette à table le plus rapidement possible.

— Il est zuper effrayant, puis zes zyeux zont froids comme la mort. Et il zent le zbrodj ! dit Bisou en pinçant sa truffe rudimentaire en forme de triangle mal dessiné.

James eut un sourire amusé qui s’effaça rapidement.

— Bisou, le « zbrodj », comme tu dis…ça désigne des excréments, pas vrai ?

— Euh, voui…répondit le panda un peu gêné. Z’est ainzi qu’on le dit dans le langaze des Globorks. La zeule fasson polie de le dire d’ailleurs.

Il voulut lui demander ce que pouvait bien être un Globork mais il préféra poursuivre son raisonnement jusqu’au bout.

— Dans ce cas, laisse-moi te poser une question si tu veux bien.

Bisou hocha la tête, intrigué.

— Léonore et moi ne ressentons aucun besoin de nous alimenter, et par extension, nous avons encore moins celui de…zbrodjer.

— Z’est exact. Ze vois où tu veux en venir. Mais ze te rassure. Tout le monde zur R’zah manze, boit et…zbrodje. Toi aussi bientôt, tu ressentiras sse bezoin.

James n’était pas plus avancé. Il se tourna vers Léonore, mais elle ne lui rendit pas son regard.

Elle se contentait de fixer la créature avec une lueur de malice dans le regard. Quelques instants plus tard, elle prit la parole.

— Laisse tomber la pièce de théâtre, Bisou. Dis-nous ce que tu attends exactement de nous et parlons sérieusement, veux-tu ? lança-t-elle avec un ton impératif que James ne lui connaissait pas.

Bisou considéra Léonore comme si elle était folle pendant un instant. Ils se scrutèrent durant trois longues secondes, puis le panda baissa les yeux. Et soudainement, tout en fixant le bout de ses chaussons, il se mit à rire. En un instant, la petite voix infantile s’était muée en voix d’homme adulte.

— D’accord, dit-il. J’ai pigé. Désolé les amis.

Le sourire de la jeune femme s’élargit. À ses côtés James battit des cils une bonne dizaine de fois, incertain au sujet de ce qu’il venait de se passer.

— D’ailleurs, qu’est-ce qui m’a trahi ? C’est parce que je n’ai pas zozoté sur le mot zbrodj, pas vrai ? dit le panda avec une grimace.

Léonore hocha la tête.

— Disons que de manière générale, tu en as fait un tout petit peu trop.

— Attendez, dit James. Si je comprends bien, tu te paies notre tête depuis ton arrivée ?

Bisou dodelina du chef.

— J’ai déjà eu affaire à des humains par le passé et je sais que vous êtes déboussolés quand vous débarquez ici. Alors j’ai improvisé cette petite mascarade pour vous mettre un peu plus à l’aise. Je vous promets qu’il n’y avait nulle malveillance derrière mon attitude.

— Du coup, je suppose que « Bisou » n’est pas non plus ton vrai nom ? interrogea James, vexé de s’être fait duper.

Mais Bisou se contenta de fixer l’humain avec un demi-sourire. Et il fut rapidement évident qu’il ne répondrait pas à cette question.

— Bon, on reprend, mais sans entourloupes ! dit Léonore sur un ton qui ne permettait aucune objection.

Bisou hocha la tête. Lorsqu’il parla à nouveau, le timbre de sa voix rappela étrangement à James celui de la voix off.

« R’jah était un endroit plutôt agréable.

Les Rhatsjhish en étaient les gardiens et les garants de la paix. C’était une race bienveillante et dotée d’un certain niveau de connaissance. Mais un beau jour, ils se sont rendus compte que notre monde se détériorait. C’était imperceptible au début, juste un peu de moisissure par-ci par-là, accompagnée d’une odeur dérangeante mais qui restait très subtile. Et personne n’y prêta attention.

Et bientôt s’ensuivit l’arrivée massive des insectes Hvrok. Nous ne savons toujours pas d’où ils viennent mais il ne fait aucun doute que ce sont eux qui ont scellé notre destin. Des trous béants ont commencé à apparaître un peu partout dans la fabrique de R’Jah, et nous avons vite compris que ces bestioles se nourrissaient de notre monde. Mais nous n’étions pas au bout de nos peines : les choses ont vraiment dégénéré lorsqu’ils ont commencé à en dévorer les habitants.

R’Jah était alors gouvernée par les trois Immémoriaux, des entités colossales auxquelles les Rhatsjhish vouaient un culte et qui arpentaient nos terres en maîtres : Bélos, Derleth, et Skülvvh. Les Rhatshjish racontent que ces trois divinités ont toujours été les garants de l’intégrité des règles qui régissaient R’jah. Sans eux, notre dimension n’existerait même pas.

Le malheur nous frappa une première fois lorsque Bélos – le plus âgé d’entre eux – tomba sous les assauts répétés de ces insectes de malheur. Et c’est ce qui entraîna le premier déséquilibre. Assez rapidement, les lois de la physique traditionnelle avaient cessé de s’appliquer. Le monde avait commencé à s’étirer, puis à rétrécir, ce qui accéléra la prolifération des déchirures causées par les Hvrok. Il y a aujourd’hui des champs entiers constellés de trous béants à perte de vue. Plus personne ne s’y aventure depuis la mort de Bélos et l’avènement des insectes. Chacun ici sait que ceux qui tombent hors du monde ne réapparaissent jamais alors tenez-vous loin de ces lieux maudits.

Comme vous avez d’ailleurs pu le constater tout à l’heure, la notion de distance est aussi devenue très relative un peu partout sur R’Jah. »

James et Léonore hochèrent la tête en silence. Bisou marqua une pause afin de les laisser digérer l’information, et reprit le fil de son histoire.

« Les Rhatsjhish ont alors commencé à chercher des solutions. Et pour ce faire, ils consultèrent Derleth, le plus sage de leurs dieux encore en vie. L’Immémorial était très érudit. Il leur enseigna que les insectes étaient attirés par la résonance particulière qui était émise par notre monde, et avec laquelle ses habitants vibraient au diapason. Il leur parla alors des autres univers. Derleth avait pris le pari que par essence, un être étranger à R’Jah ne craindrait rien des Hvrok. Mieux encore, il les indifférerait.

Le grand-prêtre Rhatsjhish se vit alors confier par Derleth de grands pouvoirs lui permettant de convoquer un sauveur à travers les dimensions. Ils s’étaient mis d’accord sur le fait qu’ils voulaient une créature magique, puissante et féroce pour mener à bien la mission qu’ils lui confieraient. Ils étaient ainsi persuadés d’avoir la solution à tous leurs problèmes. Alors quand le démon Asrà est arrivé, vous pensez bien qu’ils l’ont accueilli à bras ouverts. »

Bisou prit une grande inspiration. Parler du passé semblait le saigner à vif.

« Il ne fallut au démon que quelques instants pour prendre le contrôle des insectes, décimer les Rhatsjhish et assassiner Derleth de ses propres mains. C’est ce qui causa le second déséquilibre. Vous m’avez fait remarquer que vous ne ressentiez aucun besoin élémentaire depuis votre arrivée. C’est parce que le temps est corrompu depuis la mort de Derleth. Il ne suit plus aucune règle. Je sais que ce sera difficile pour vous de l’admettre, mais entre le début de votre voyage vers R’Jah et votre arrivée dans cette clairière, il ne s’est écoulé que quelques secondes. »

James écarquilla les yeux. Sa migraine le reprenait.

« Ici, la nuit succède au jour, un peu comme chez vous. Mais pas au même rythme. Depuis la mort de Derleth, le temps ralentit, s’arrête ou s’accélère arbitrairement. Parfois, la journée vous donnera l’impression de durer cinq de vos années, parfois quelques secondes uniquement. Souvent, vous ne ressentirez pas la soif pendant pendant ce qui vous semblera être des semaines, mais vous serez prêts à tuer pour un verre d’eau un court instant plus tard. Ainsi vont désormais les choses sur R’Jah. »

Bisou se râcla la gorge, regarda James et Léonore dans les yeux, et continua.

« Aidé des insectes, Asrà a continué à semer la destruction, alors nous avons tenté autre chose….

— Et qu’est-il advenu de Slüv-truc-chose ? demanda Léonore en levant la main.

Bisou interrompit son histoire pour lui répondre.

— Il se cache. On raconte qu’il est devenu fou et que ses Globorks attaquent à vue toute personne qui tente de s’approcher. Ce qui n’est pas un mal puisque même les Rhatsjhish ignorent ce qui arriverait si le dernier Immémorial venait à disparaître. Au moins, en agissant de la sorte il est protégé, même si nous ne pouvons pas non plus le retrouver.

— Bon d’accord petit gars, mais au bout d’un moment, c’est quoi un Globork ?

Bisou lui adressa un sourire.

— Désolé, j’ai toujours tendance à oublier que vous n’êtes pas d’ici. Les Globorks sont les enfants de Skülvvh. Ils le protègent et le servent. Par ailleurs, ce sont les seules créatures de R’Jah à pouvoir tuer les Hvrok sans y laisser leur peau.

James hocha la tête, il comprenait un peu mieux la situation mais il ne voyait toujours pas ce que Léonore et lui avaient à voir dans cette histoire.

Comme si Bisou avait lu dans ses pensées, il déclara :

— L’histoire ne serait pas complète si je ne vous parlais pas du Guide, du Scribe et de l’Enlumineur.

« Les rares survivants Rhatsjhish qui étaient parvenus à se cacher d’Asrà ne s’étaient pas avoués vaincus. Ils restaient persuadés que le plan de Derleth était bon, mais ils venaient aussi de comprendre à la dure qu’ils ne pouvaient pas être certains de la bienveillance des créatures qu’ils invoquaient. Il était pour eux hors de question de répéter la même erreur. Alors ils prirent la décision d’amener sur R’Jah le représentant d’une race qui leur semblait inoffensive. À celui qu’ils feraient venir, ils donneraient l’immense réserve de magie extraite du cadavre du défunt Derleth. Mais uniquement après s’être assurés qu’il serait bien disposé envers eux.

Forts de l’enseignement que leur avait professé l’Immémorial, ils se mirent alors à espionner les autres mondes. Après de nombreuses recherches, ils finirent par fixer leur attention sur non pas une, mais deux personnes. Le premier était un poète, et le second était artiste peintre. »

Léonore et James échangèrent un regard lourd de sens tandis que Bisou poursuivait son récit.

« Les deux hommes étaient d’inséparables amis dont la relation remontait à l’enfance. Ils atteignaient à présent la vingtaine et avaient décidé de se soutenir mutuellement dans la réalisation de leurs ambitions professionnelles. Tous deux très talentueux dans leur branche particulière, ils ne se souciaient ni du succès ni de l’appât du gain. Pour eux, seul comptait l’amour qu’ils vouaient à leurs disciplines respectives. Ce fut l’argument décisif qui plut tout particulièrement aux Rhatsjhish. Les sages procédèrent donc à l’invocation et virent avec soulagement qu’ils ne s’étaient pas trompés.

Bien entendu, les deux hommes étaient aussi perturbés que vous lorsqu’ils sont arrivés ici. Mais une fois passé le choc initial, les deux hommes écoutèrent l’histoire des Rhatsjhish et accédèrent à leur demande sans formuler la moindre réserve. Les Rhatsjhish prirent la décision de scinder en deux le pouvoir de l’Immatériel pour le confier aux deux hommes. L’inattendu se produisit alors.

Lorsqu’ils procédèrent à la passation du pouvoir de Derleth, ils apprirent qu’insuffler la magie à un être qui en était à l’origine dépourvu pouvait provoquer une mutation de ses capacités. Les deux hommes reçurent alors des compétences qui s’étendaient bien au-delà de ce que les Rhatsjhish avaient imaginé dans leurs rêves les plus fous.

La victoire s’annonçait totale. Non seulement les nouveaux héros de R’Jah avaient acquis des capacités qui leur permettraient de se débarrasser des insectes, mais la mutation leur avait donné un pouvoir qui faisait jeu égal avec la puissance d’Asrà.

James repensa à l’illustration du guerrier entouré de deux hommes qu’ils avaient vus dans le livre un peu plus tôt. Il était certain que cette référence n’avait pas non plus échappé à sa compagne de voyage.

« Mais les Rhatsjhish ne voulaient rien laisser au hasard. Parmi les meilleurs guerriers peuplant ce monde, ils leur choisirent un guide. Un humain dont la férocité n’égalait que sa compétence à l’arme blanche. Ils formaient ainsi un trio en apparence invincible… »

— Donc il y a d’autres humains ici ? l’interrompit Léonore à son tour.

— Certains se sont perdus ici quand l’intégrité de R’Jah a été compromise. Aujourd’hui, il n’en reste qu’un à ma connaissance. Il se fait appeler l’Ami et contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser, il n’est pas notre allié. C’est un homme froid et cruel qui possède plusieurs visages et peut en changer à volonté.

James et Léonore se regardèrent. Ils savaient exactement ce que pensait l’autre : l’histoire avait un petit relent de Game of Thrones, et l’idée qu’un sans-visage puisse se balader dans le coin ne faisait pas leur affaire.

— C’est donc cet homme qui nous suit depuis tout à l’heure ? laissa échapper James malgré lui.

À la grande surprise de l’écrivain, Léonore ne tressaillit même pas lorsque Bisou hocha la tête en silence. L’avait-elle remarqué, elle aussi ? Il n’eut pas le cœur de lui poser la question.

— N’ayez crainte, mes flammes ne laisseront rien passer ! répondit le panda sur un ton apaisant.

— Tu es sûr de ton coup ? lança Léonore.

— Absolument, nous ne craignons rien ici ! leur promit-il.

Cette affirmation les détendit un peu.

— À l’évidence, les choses n’ont pas tourné à votre avantage. Qu’est-ce qui est arrivé au Guide, au Scribe et à l’Enlumineur ? demanda James, se rendant compte que ces titres prenaient de plus en plus l’allure de noms propres dans sa tête.

— On s’est fait berner, répondit le panda.

— Que s’est-il passé ? demanda Léonore de plus en plus curieuse.

— Mon homologue les a trahis. Le guide qui avait été choisi pour les escorter n’était autre que l’Ami portant l’un de ses déguisements. Quelque temps après s’être tous les trois mis en route vers le démon, il pourfendit le Scribe et l’Enlumineur de son épée durant leur sommeil, puis leur vola la magie de Derleth pour la faire sienne.

— Rappelle-moi de ne jamais m’endormir sur R’jah, James. dit Léonore en frissonnant.

Bisou hocha la tête, l’air compatissant.

— Plus tard, nous apprîmes leur funeste destin et nous essayâmes de retrouver les corps pour leur donner une sépulture décente selon les coutumes humaines, mais ils restèrent introuvables. Nous pensons qu’il les a absorbés tout entiers.

— Eurk ! s’exclama James avec une grimace.

— Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’à peu près au même moment, Asrà interrompit ses activités tandis que l’Ami débuta son règne de terreur. Il commença à tuer tout ce qui se trouvait sur son passage. D’ailleurs, si jamais vous devez le croiser, fuyez immédiatement. En dehors de mes flammes, et peut-être de Skülvvh lui-même, rien ni personne ne peut l’arrêter.

C’était de mieux en mieux, pensa James. Non seulement ils s’étaient échoués dans une autre dimension mais un meurtrier psychopathe détenteur d’une magie immémoriale voulait leur peau. D’un autre côté, ils se sentaient tous les deux plus instruits. Ils avaient enfin connecté les pointillés et relié tous les événements entre eux. Mais cela ne réconfortait guère Léonore.

L’artiste dont elle avait vu la silhouette dans le grimoire ressemblait tellement à son grand-père qu’elle avait secrètement fantasmé sur l’idée qu’ils ne fassent qu’une seule et même personne. Malheureusement, l’homme au chevalet était bien trop jeune lorsqu’il est mort, ce qui réduisait à néant toute chance qu’il puisse s’agir de lui. Amère, avec une boule dans la gorge, elle eut l’impression de recommencer son deuil une nouvelle fois.

— Donc, les Rhatshjish ont invoqué un autre écrivain et une autre artiste pour repartir de zéro, pas vrai ? interrogea James.

— C’est à peu près ça, répondit Bisou.

— Et si je résume bien : notre consentement, on se le fourre par là où on zbrodje ? demanda-t-il avec une pointe d’agacement dans la voix.

— C’est à peu près ça, répondit à nouveau le panda. A situation désespérée, mesures désespérées.

Léonore prit la parole.

— Même si nous voulions aider — et je ne dis pas que c’est le cas — le pouvoir de Derleth est perdu à jamais, n’est-ce pas ? Les Rhatsjhish veulent nous envoyer tuer des bestioles et un démon sans rien ? Le cul à l’air ?

James ricana, il adorait quand elle devenait grossière. Mais il avait déjà deviné la suite alors il entreprit d’éclairer la lanterne de la jeune femme.

— Non Lonnie, je pense que ce petit malin essaie de nous dire qu’il va falloir retrouver le dernier Immémorial – qui soit dit en passant est complètement cinglé – pour lui demander sa faveur. Même si on y parvient, nous finirons probablement en soupe pour Globorks, et puis les autres fêlés pourront invoquer deux nouveaux idiots pour tenter leur chance. Je n’oublie rien ?!

— C’est à peu près ça, répondit une nouvelle fois Bisou avec un sourire satisfait. Je soupçonne l’Ami de rechercher Skülvvh, lui aussi. Asrà ignorait qu’il pouvait canaliser le pouvoir d’un Immémorial, et c’est ce qui nous a sauvés. Mais l’Ami était là quand les Rhatsjhish ont extrait la magie de Derleth et il sait exactement quoi faire. En résumé, s’il trouve Skülvvh avant nous, c’est la fin de la partie.

— Et pourquoi l’équipe précédente avait-elle à ses côtés un puissant guerrier pendant qu’on se coltine un panda en peluche ? fulmina James.

— Parce que les rares Rhatsjhish encore en vie ont décrété que j’étais votre meilleure chance, déclara Bisou. Et je te rappelle au passage que le précédent choix de guide n’a pas trop réussi à vos prédécesseurs.

C’en était trop. Même Léonore qui était la plus ouverte d’esprit était d’accord avec James. Elle était sur le point de se lever et de sommer leur guide de les renvoyer chez eux lorsque les événements prirent une tournure imprévue. À l’instant même où elle se remit sur ses pieds, une ombre traversa les flammes. À une vitesse surhumaine, elle parcourut la distance qui le séparait du trio en un clin d’œil. James eut le temps de distinguer la silhouette d’un homme imposant enveloppé dans une cape de haillons. L’instant d’après, il avait déjà changé de trajectoire avec une telle célérité qu’il donna l’impression à l’écrivain d’avoir disparu.

Bisou quant à lui n’eut pas le temps de regretter toutes ses certitudes quant à la qualité de ses protections magiques. Réapparaissant soudainement derrière le panda, l’inconnu sortit de son dos une épée gigantesque. D’un geste fluide, il transperça mortellement son abdomen. Quand il retira sa lame, le guide cracha une gerbe de sang. Ses yeux étaient déjà vitreux avant même que sa dépouille ne touche le sol.

Léonore fixa l’assaillant pendant un moment. Quelque chose l’empêchait de détourner le regard de l’homme qui s’acharnait encore à mains nues sur le petit corps sans vie. Mais quand il se redressa et la fixa, elle fut prise d’une terreur indescriptible. Il lui fallait faire vite.

Elle se retourna vers le bouclier de flammes et vit qu’il était en train de s’éteindre. Sans un mot, elle attrapa par la main un James encore hébété, et ensemble, ils se mirent à courir pour sauver leurs vies.

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Psalmodiez pour la gloire de Skülvvh

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