Léonore contemplait ce qu’il était advenu de Béric. Ou l’Ami. Ou Garic. À ce stade des choses, elle ne savait même plus comment le nommer.

Elle se demandait à présent si toute la dimension R’jah n’était pas en fait une matérialisation pure et simple de l’esprit de James. Certains personnages et événements collaient un peu trop bien à ce qu’il avait imaginé. Et c’était en outre un bon moyen d’expliquer les prémonitions de son ami.

Ça s’était passé deux semaines auparavant. La veille du jour où Léonore fit sa déclaration maladroite à James avant de s’effondrer lamentablement sous les effets de l’alcool. Ils s’étaient alors rencontrés pour discuter de l’avenir de leur trilogie. L’écrivain était arrivé en début d’après-midi avec le script des derniers chapitres. Et comme à son habitude il les avait fait lire à sa collègue de travail. Il avait toujours soutenu qu’il valait mieux qu’elle connaisse le contexte exact de l’histoire pour pouvoir illustrer au mieux les pages du livre. Mais ce n’était pas la seule raison pour laquelle il faisait cela, semaine après semaine, chapitre après chapitre.

Tous les écrivains du monde ont ce qu’ils appellent un « lecteur favori ». Généralement, il s’agit d’une personne proche d’eux à qui ils font confiance pour ce qui est du bon goût et de l’esprit critique. Et c’est ce que Léonore représentait à ses yeux. Elle lui servait à la fois de public témoin et de muse. Et tout ce qu’il écrivait, il l’écrivait d’abord pour elle avant de penser à son lectorat. Il estimait que ce qui lui plaisait ne manquerait pas de plaire à d’autres. Si elle validait le chapitre, il savait qu’il était sur la bonne voie. Si elle lui demandait de le modifier, il s’exécutait en mettant de côté son orgueil. Jamais au grand jamais James n’avait remis en doute la valeur des opinions de Léonore. Excepté ce jour-là.

Ils approchaient de la fin de l’histoire ; Béric y affrontait enfin sa Némésis dans un combat titanesque. Et s’ils avaient plus ou moins déterminé les grandes lignes de l’histoire, le destin du guerrier restait encore à définir clairement. Léonore jugeait qu’il valait mieux qu’il meure pour un meilleur impact émotionnel auprès des lecteurs, ce à quoi James s’était fermement opposé. Elle lui fit alors part de ses arguments. Aussi puissants soient-ils, Béric et Aléa n’étaient pas assez forts pour survivre à un ennemi comme celui que James leur avait donné. Ils n’avaient d’ailleurs pas été conçus pour l’être. Elle soutint que le plan avait toujours été de sacrifier Béric à la fin de l’histoire et qu’ils ne devaient pas dévier de cette idée.

En l’absence de solution satisfaisante, James avait été obligé de reconnaître qu’elle avait raison : Garic n’était pas assez fort. Et quand il revint chez elle pour la soirée Game of Thrones, il lui assura qu’il avait bel et bien scellé le destin de leur protagoniste. Après s’être remise de sa gueule de bois deux jours plus tard, elle avait pris son courage à deux mains et avait finalement lu ce qu’il avait écrit. Dévoré était le terme exact. Elle ne se rappelait pas avoir déjà été aussi enthousiaste. Fébrilement, elle avait alors entrepris de créer l’illustration qui devait figurer dans l’avant-dernier chapitre. Et quand elle contempla le résultat, elle sut que c’était bon.

Le tableau qu’elle avait aujourd’hui en face des yeux était la représentation vivante de cette même illustration. Elle aurait tant aimé que James soit en état de voir ça.

La poussière était retombée par endroits, mais une bonne partie continuait de tourbillonner. Elle restait suspendue dans les airs, au gré des mouvements de la force sombre qui tournoyait et s’épaississait désormais de plus en plus autour de Garic.

Une fois entièrement nimbé de l’aura noire d’Angra, il fusionna avec elle. La silhouette du guerrier s’affina instantanément tandis que le linceul démoniaque recouvrait son corps. S’agitant à toute vitesse, l’aura vint former un heaume orné de deux cornes immatérielles sur la tête de Garic. Puis elle se répandit sur le reste de son corps en formant d’abord d’imposantes épaulières à l’allure inquiétante. Une fois posée sur la cape de haillons, elle avait changé de forme et s’était muée en une immense queue de démon s’agitant dans le dos de son porteur. Elle ne suivait aucun schéma de mouvement et semblait dotée d’une volonté propre.

Et lorsque Garic dégaina son épée, Léonore vit distinctement que la forme de la garde avait mué, tandis que des flammes se répandaient sur la lame avec un bruit de crépitement strident. Ils lui faisaient penser à des hurlements venus tout droit de l’enfer. Lui faisant toujours face, Bisou ne semblait pourtant pas s’émouvoir.

— C’est bon, tu as fini ton petit spectacle ? Après ça tu vas aussi te mettre à jongler ? demanda-t-il en fouillant dans sa truffe minuscule à la recherche d’une crotte de nez récalcitrante.

Garic resta muet. C’est la garde de l’épée qui lui répondit.

— Désolée mon chou, le propriétaire des lieux s’est absenté. À présent tu es coincé avec moi.  

Pour la première fois, le panda eut un mouvement de recul. Il fit mine d’attraper quelque chose dans son dos mais ne fut pas assez rapide. Angra avait déjà réduit la distance qui les séparait et s’apprêtait à frapper. Lorsqu’elle abattit sa lame sur le panda, il l’esquiva de peu. Mais alors qu’il s’apprêtait à narguer son adversaire, il sentit du sang chaud couler sur son front. Léonore vit alors le visage du panda. Il venait d’être tranché en deux.

Non, pensa-t-elle, pas son visage. Son masque ! Je peux le voir clairement à présent ! Comment ai-je seulement pu croire qu’il s’agissait d’un visage ? C’est un truc en caoutchouc bon marché tout droit sorti d’un magasin de farces et attrapes !

Instinctivement, Bisou porta les mains à son visage pour garder le masque en place. Il parvint de justesse à maintenir en place les deux morceaux à l’aide de ses petites pattes caricaturales. Mais profitant de la confusion, Angra avait déjà lancé la prochaine attaque. Elle abattit une seconde fois l’épée de flammes sur le panda, lui tranchant le bras qui tenait le masque en position. Il poussa un hurlement de rage mêlé de désespoir alors que les deux parties se décollaient. L’instant d’après, elles gisaient sur le sol.

À l’instar de Garic, le petit panda se mit alors à changer. La gangue de fourrure se déchira comme du papier, tandis que l’être qui était recroquevillé à l’intérieur se mit à grandir. Il sembla à Léonore qu’il se dépliait, comme un papillon quittant sa chrysalide.

À l’issue du processus, elle vit un humain assis sur le sol, la tête nichée dans ses bras, eux-mêmes encerclés autour de ses genoux. Il était vêtu d’un costume très élégant et arborait une coupe de cheveux assez moderne. Lorsqu’il se tint enfin sur ses jambes, il vacilla, ce qui sembla l’amuser.

— Nouveau centre de gravité, pas évident. Désolé ! s’excusa-t-il.

Sur l’épée de Garic, le rayonnement de la garde redoubla d’intensité. Une nouvelle fois, la voix de Angra se manifesta.

Salut chiure de hvrok, toujours aussi marrant à ce que je vois. Fais-moi plaisir et laisse-moi arracher ton vrai visage à présent. Bon je ne te cache pas que ça risque de piquer un peu mais…

Léonore vit alors l’homme prendre un objet dans sa poche de poitrine. Cette fois, ce fut Angra qui recula à toute vitesse. Comme un chat qui aurait vu un concombre, pensa-t-elle.

— Aussi alléchante que ta proposition puisse paraître, je vais devoir passer mon tour, ma chère ! s’exclama-t-il en exhibant l’objet en question.

Il s’agissait d’une simple paire de lunettes rondes, comme on en fabrique des millions sur terre. Angra sembla se détendre alors qu’il les fichait sur son nez.

— Ha ! Tu y as cru, pas vrai ? Je ne vais pas m’abaisser à utiliser mon atout pour quelqu’un d’aussi insignifiant que toi, voyons !

Son interlocutrice ne répondit pas. Il poursuivit sa bravade. Cet homme adorait s’entendre parler, pensa Léonore.

— Tu as détruit le masque de Bisou. C’est dommage, c’était mon favori ! dit-il d’une toute petite voix.

L’espace d’un instant, Léonore eut l’impression qu’il allait se mettre à pleurer, mais une seconde plus tard, il s’était déjà repris et s’exprimait avec une joie infantile proche de l’hystérie.

— Mais qu’à cela ne tienne, j’en ai plein d’autres ! Tu veux les tester dis, tu veux ?!

Angra resta de marbre. Quelques instants plus tard, l’épée reprit sa forme initiale et le linceul noir commença à se détacher du corps de Garic. Elle s’adressa une dernière fois à lui avant de rendre son corps au guerrier.

Non, ça ne m’intéresse plus. Je sais déjà comment ça va se terminer. Et puis il n’a pas besoin de moi.

L’instant d’après, Garic avait repris son apparence habituelle face à un Arthur intrigué mais à l’air toujours aussi narquois. De son timbre le plus théâtral, il s’adressa à une foule imaginaire et déclara :

— Mesdames et Messieurs, la grande et démoniaque Angra vient de chier dans son froc !

Il moulina trois fois de la main et s’inclina en une petite révérence comique pour appuyer sa déclaration.

— Maintenant qu’on est tranquilles pour deux minutes, laissez-moi enfiler un nouveau masque et je suis à vous.

Il avait proféré cette menace en regardant l’arbre derrière lequel Léonore était réfugiée. Leurs regards s’étaient croisés, et elle savait désormais que le prochain assaut lui serait destiné. Elle regarda autour d’elle pour trouver de l’aide, mais Garic était toujours aux abonnés absents. En outre, elle doutait que le tronc derrière lequel elle s’était réfugiée puisse tenir le choc en cas d’attaque du monstre de puissance qu’était Arthur. Celui-ci s’affairait à sortir de sa poche un nouveau masque en caoutchouc qui restait coincé. Puis avec un sourire un peu embarrassé, il s’adressa à ses adversaires.

— Désolé, c’est un nouveau et il est…un peu…rigide. Il….ne sort….pas….facilement, et je ne voudrais pas…déchirer mon veston ! grogna-t-il en s’acharnant de plus belle.

Au grand soulagement de Léonore, Garic avait pu profiter de cet interlude et venait enfin de reprendre ses esprits. Il s’était mis à avancer vers Arthur d’un pas assuré, l’épée à la main. Ce dernier était presque à portée de lame lorsque d’un geste désordonné, il parvint enfin à extirper le masque de sa poche.

— Putain c’est pas trop tôt, faut que je revoie mes timings moi ! grommela-t-il en exhibant l’objet à bout de bras.

Léonore fut horrifiée. Depuis qu’elle était toute petite, elle avait une terreur phobique des clowns. Et voilà que l’homme tenait à présent dans ses mains le visage d’un auguste au maquillage criard.

Elle se mit à trembler de tous ses membres. Elle avait beau savoir que c’était juste un accessoire, son cerveau se refusait à toute tentative de rationalisation. Sur ses joues se mirent à couler un torrent de larmes chaudes et incontrôlables. Déboussolée et déconnectée de la réalité, elle prit sa tête dans ses mains, ferma les yeux, puis se mit à gémir de désespoir.

C’est pour cela qu’elle ne vit pas James arriver dans son dos, et qu’elle ne se rendit compte de rien lorsqu’il la dépassa pour entrer à son tour sur le champ de bataille. Du moins jusqu’à ce qu’il se fasse remarquer.

— Assez ! avait-il éructé d’une voix forte.

Arthur et Garic interrompirent le combat pour focaliser leur attention sur le nouveau venu qui se tenait là, les scrutant du regard. Il ne semblait craindre ni l’un, ni l’autre. Quant à Léonore, elle releva immédiatement la tête. Le choc procuré par ce nouveau rebondissement venait de la sortir de son état de torpeur aussi vite qu’elle y était entrée.

Dans la main de James se trouvait une immense plume noire, pareille à celles que le gentleman corbeau avait perdues lors de son envol quelques instants auparavant. Il sourit à Arthur et lui parla doucement.

— Arrête de faire peur à Lonnie. Les clowns, c’est un coup bas.

— Jimmy Boy ! Tu peux te vanter de savoir comment faire une entrée théâtrale. Je croyais que le ballon avait fait le boulot correctement. J’avais un plan sympa, bien élaboré, indolore, mais il a fallu que LA PÉTASSE VIENNE TOUT FAIRE FOIRER COMME À SON HABITUDE !!

[ Attends, c’est de moi ou de l’AUTRE pétasse qu’il parle là ? ] s’insurgea Angra.

— Angra, tais-toi veux-tu ? Ce n’est pas le moment de plaisanter ! lui ordonna Garic.

[ Désolée, mais une pétasse ça réagit à chaud. ] répondit-elle d’une voix boudeuse.

Les yeux injectés de sang, il se tourna ensuite vers James.

— Quant à toi, retourne compter les moutons, imbécile. J’étais sur le point de le finir, mais avec tes singeries il a eu le temps de se reprendre !

James tendit le bras pour faire taire le guerrier. En retour, il reçut un regard assassin. Léonore grimaça. L’imposant combattant était apparemment peu habitué à ce qu’on lui intime de la fermer.

— Tu es à plat après avoir utilisé le manteau démoniaque. Merci pour ton aide mais à présent, c’est à toi d’aller te reposer un peu.

Garic le considéra un instant, et sans un mot, il s’écarta en marmonnant.

— J’espère vraiment que tu sais ce que tu fais, gamin. T’as une sale gueule, toi aussi.

Tenant toujours sa plume de corbeau, James se mit en garde comme un escrimeur tenant son fleuret. Il se tourna vers Arthur et le regarda droit dans les yeux.

— Quant à toi, tu as subi la destruction de l’un de tes masques, et tu as régénéré un bras. Tu dois être affaibli, au minimum. Donc je te pose la question : es-tu certain de vouloir me faire face malgré tout ?

Le sourire d’Arthur s’effaça, mais il ne se laissa pas démonter pour autant.

— Ça dépend. À quel point es-tu « toi » pour l’instant ? demanda-t-il en réajustant ses lunettes sur son nez.

— Qu’est-ce que tu en penses ? répondit James sans montrer la moindre émotion.

Arthur scruta son nouvel adversaire. Léonore eut l’impression qu’il essayait de jauger James sans nécessairement pouvoir y parvenir. Et au bout d’un moment qui lui sembla durer une éternité, elle le vit hausser les épaules.

— Très bien. Très bien. Tu gagnes au jeu du bluff. On s’arrête là pour aujourd’hui ! déclara Arthur avec une pointe d’admiration dans la voix.

— C’est toi qui vois mon vieux, c’est toi qui vois ! répondit James avec désinvolture.

Arthur sortit alors un stylo de sa poche de pantalon et se mit à l’agiter devant lui. Léonore vit de l’encre en sortir, formant une ligne de texte sur un support invisible. Elle n’en reconnaissait pas la langue, mais elle savait que ces mots avaient du sens pour leur auteur. Les lettres argentées semblaient léviter dans l’air, comme si la fabrique du monde n’avait été pour leur auteur qu’une simple feuille de papier.

— Tu as oublié une virgule, là ! lui fit remarquer James en pointant du doigt l’un des mots étranges.

Arthur recula d’un pas et se relut. Puis il hocha la tête en faisant une petite moue avant d’ajouter à bout de bras la virgule manquante.

— Merci, je l’oublie toujours ! dit-il avec une grimace.

— Toujours prêt à rendre service ! répondit James, le majeur dressé bien haut pour qu’Arthur puisse le voir.

Et tandis qu’ils se faisaient ces dernières politesses, les lettres s’illuminèrent peu à peu, jusqu’à ce que leur éclat devienne aveuglant.

Malgré son désir d’en voir davantage, Léonore fut forcée de plisser, puis de fermer les yeux. Lorsqu’elle put enfin les rouvrir, Arthur avait déjà disparu.

À la seconde où l’ennemi fut parti, James chancela et tomba à genoux. Épuisé, il laissa échapper la plume et vit le sol se rapprocher. Avant de se retrouver face contre terre, il entendit encore la voix de Angra résonner.

[ Heh ! Je vous avais bien dit qu’il n’avait pas besoin de moi ! ]

Tandis que Léonore accourait dans la direction de James, elle ne put ignorer la série triomphale de croassements qui résonnait à travers la vallée.

Partager
  •  
  •  
  •  
  •  

Psalmodiez pour la gloire de Skülvvh

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.