Léonore avait l’impression de marcher depuis des heures sur des dizaines de kilomètres. Elle avait beau savoir que ces notions étaient biaisées, ça ne l’empêchait pas de trouver le temps long, et la route encore davantage. Elle voulait attendre que James se réveille mais Garic avait objecté, emmenant déjà James sur son épaule.

Il ne s’étendit pas sur le sujet, mais en substance, il craignait que Bisou…Arthur, elle devait l’appeler Arthur dans sa tête à présent…ne les attaque à nouveau.

Tout en le suivant, elle avait demandé pourquoi il ferait cela alors qu’il venait de battre en retraite. La réponse du guerrier lui avait glacé le sang.

— Arthur est différent. Il ne pense pas comme toi, ou même comme moi, avait-il expliqué.

— Que veux-tu dire ?

— Essaie de te représenter le chaos incarné. Il est devenu comme cet univers. À ce stade des choses, il peut disparaître pendant un bzabb tout comme il peut avoir déjà changé d’avis et revenir te buter deux minutes plus tard.

— Un quoi ?

Garic soupira, se demandant si les questions de Léonore s’arrêteraient un jour.

— Un bzabb est l’unité avec laquelle on mesure le temps ici, depuis que tout est parti en couille. Comme on ne peut plus se fier à ce qu’on voit ni à ce qu’on ressent, il a fallu s’adapter.

— Et ça marche comment ? Comment quantifier ce qui n’est pas quantifiable ? demanda-t-elle avec le plus grand intérêt.

— La voix de Skülvvh crie à travers le monde. C’est un immémorial doté de grands pouvoirs. Il n’est pas impacté par les grands changements. Ainsi il nous aide à garder une certaine notion de comment les choses sont supposées être.

— Et c’est donc à Skülvvh qu’appartient cette voix phénoménale ? demanda-t-elle, se rappelant de la « voix-off » qui les avait accueillis sur R’jah.

— En effet. Et si je me fie à ce qu’il m’a dit, il nous reste moins de 12 bzabbs avant que R’jah ne se replie sur lui-même et que nous y passions tous.

— Attends voir, tu le connais ? Mais je pensais qu’il était devenu cinglé et qu’il se cachait derrière ses Globox ?

— Globorks. Et il se cache d’Arthur oui. Mais je peux vous conduire. C’est pour le rencontrer que vous êtes ici.

Léonore acquiesça. Son cerveau tournait à plein régime.

Comme elle le soupçonnait depuis un moment déjà, Garic était le véritable guide qui leur avait été envoyé. Bisou l’avait simplement devancé, se faisant passer pour lui en espérant qu’ils trouveraient un moyen de le mener à Skülvvh. Malin, mais dangereux. Cette idée se basait trop sur un timing précis, pensa-t-elle tandis qu’elle marchait encore et encore sur ce chemin sans fin. Au vu des capacités qu’il avait utilisées, elle en avait aussi déduit qu’il était celui qui avait été choisi pour devenir le Scribe de Derleth. Et celui-ci convoitait sans aucun doute les pouvoirs du dernier Immémorial.

— Mais vous vous connaissiez, avant. Pas vrai ? Toi et Bi…Arthur, je veux dire. Vous avez fait équipe, pas vrai ?

Garic prit une grande inspiration. Il semblait lutter pour garder son calme face au torrent d’interrogations de Léonore.

— Si tu ne veux pas te fatiguer davantage, garde ton souffle, femme. Ne pose pas de questions dont tu connais déjà la réponse.

Elle ouvrit la bouche pour protester mais il l’interrompit aussitôt.

— Suffit ! Je répondrai à toutes tes questions en temps voulu, mais nous allons attendre que le gamin se réveille. Il est hors de question que je répète pour lui.

Elle hocha la tête en silence. La pente sur laquelle ils évoluaient était ardue et rocailleuse. Il valait mieux qu’elle économise son énergie jusqu’à ce qu’ils arrivent. Et puis elle aussi avait hâte de voir James revenir à lui. Elle estimait qu’il aurait à répondre à son lot de questions, lui aussi.

Une fois à mi-chemin du sommet de la colline, elle aperçut les braises d’un feu de camp juste devant l’entrée d’une petite grotte.

— Nous y sommes ! dit-il en jetant James au sol comme un boucher balance aux ordures un vieux quartier de viande impropre à la consommation.

Léonore lança un regard réprobateur à Garic. Mais il n’eut pas l’air de comprendre pourquoi la jeune femme semblait mécontente.

— Dans la malle tout au fond, tu trouveras des vêtements plus adaptés. Ne traîne pas, nous devons rencontrer Skülvvh avant le prochain bzabb ! dit-il en invitant Léonore à rentrer dans la grotte.

Skülvvh ou pas Skülvvh, elle hésita un instant, puis se rappela que l’homme venait de leur sauver la vie. Elle s’exécuta en espérant être meilleure juge de caractère qu’elle ne l’avait été jusqu’à présent.

La caverne était profonde d’une dizaine de mètres. Au fond, elle vit un coffre en fer forgé et un râtelier d’armes. Sur le mur était fixé un pavois qui lui semblait tout droit sorti du moyen-âge. Léonore Campbell venait de pénétrer dans la garçonnière de Garic.

James émergea quelques instants plus tard. Il avait un foutu mal de crâne et une envie de vomir qui valait celle de ses meilleurs lendemains de veille. Sa salive avait un goût métallique et tout son corps le faisait souffrir. Il venait de faire un rêve déconcertant, dans lequel il était différent.

Il était le Scribe de Skülvvh qui sauvait la vie de Lonnie, se dressant contre monstres et démons à l’aide d’une simple plume. Le sentiment de puissance qu’il avait ressenti durant l’affrontement n’était pas quantifiable, et il en avait savouré chaque seconde. Mais le retour à la réalité fut douloureux. À son grand désarroi, il n’était toujours que ce tocard de James Berry, soi-disant gay, et amoureux de sa meilleure amie pour les siècles des siècles, Amen.

Un fin filet de lumière filtra entre ses paupières alors qu’il tentait d’ouvrir les yeux. La douleur fut vive, tout d’abord. Mais il s’habitua rapidement. Son premier réflexe fut de chercher Léonore du regard.

Elle était à l’intérieur d’une grotte, auprès de l’Ami. Elle fouillait dans une malle tout en lui parlant, mais James ne fut pas capable de déchiffrer ce qu’elle lui disait. L’homme lui mit la main sur l’épaule et lui parla à son tour. Elle sembla l’écouter et lui sourit en retour.

Aussi assommé qu’il fût, il trouva cette vision dérangeante.

– Lonnie ? coassa-t-il péniblement.

Répondant aussitôt à l’appel, Léonore courut hors de la grotte pour l’aider à s’asseoir. Malgré sa tête qui cognait, il se rendit compte qu’elle le regardait d’un drôle d’air. Elle semblait en colère contre lui.

— Ça fait longtemps que je suis dans le coaltar ? grogna-t-il.

Elle hocha la tête.

— Un petit moment oui, mais Garic t’a porté jusqu’ici et nous sommes hors de danger à présent ! répondit-elle.

Il n’avait aucune idée de qui était Garic.

— C’est l’Ami que tu appelles comme ça ? Le gars qui ressemble à Béric ?

Il la vit se renfrogner.

Quelque chose n’allait pas, pensa-t-il. Elle semblait se forcer à être aimable avec lui. Et s’il y a bien une chose pour laquelle James Berry était doué, c’était pour être capable de savoir quand la merde touchait le ventilo.

— J’essaie de comprendre James, je te jure que j’essaie, mais des choses m’échappent. Alors je sais que tu es crevé, mais essaie de suivre mon raisonnement, d’accord ?

Il acquiesça avec prudence.

— D’abord je te rencontre, et ensemble nous créons une série de romans qui mettent en scène un guerrier du nom de Béric.

— D’accord…

— Puis, des années plus tard, nous rencontrons un homme qui lui ressemble trait pour trait, à ceci près qu’il s’appelle Garic.

— Si tu le dis, mais je…

— Durant la soirée pizza, tu as des prémonitions, et quelques instants plus tard, tu croasses dans mon atelier à la vue d’un corbeau.

Il hocha la tête en silence. Il ne se rappelait pas avoir croassé, mais il savait qu’elle disait vrai. Et il redoutait la suite. La conversation ne s’engageait pas sur la bonne voie et il le sentait.

— Puis quand Garic intervient pour nous sortir du pétrin face à Bisou, il se transforme devant moi. Il a revêtu le manteau démoniaque James. Et si je devais te le décrire, je n’aurais qu’à te lire le chapitre que tu as écrit il y a deux semaines.

— Tu vas me dire qu’il a un démon en lui aussi ? demanda James, incrédule.

Elle hocha la tête.

— Son nom est Angra. Mais je pense que tu le sais très bien.

Mais il ne répondit rien. Elle poussa un soupir d’agacement.

— Depuis le jour où je t’ai rencontré, je sais que tu me caches quelque chose. Je sens ces choses-là, James. J’ai toujours cru que j’étais un peu paranoïaque, mais ces dernières heures viennent confirmer ce que je pensais.

Il ouvrit la bouche pour parler. Il lui cachait en effet quelque chose depuis des années, mais ça n’avait rien à voir avec la situation actuelle.

— Lonnie, tu te plantes complètement, je…

— Qu’est-ce que tu es, James ? l’interrompit-t-elle enfin d’une voix plus grave qu’à l’accoutumée.

— James Berry, écrivain, un peu con à ses heures mais très attachant ? risqua-t-il, sachant pertinemment qu’il ne s’en tirerait pas avec une pirouette cette fois-ci.

Elle le regarda encore plus durement.

— Si tu ne me mens pas, alors dis-moi. De quoi te souviens-tu ? dit-elle avec un tremblement dans la voix.

James écarquilla les yeux et battit des paupières à plusieurs reprises. Elle n’était pas en colère contre lui, elle avait peur. Il rassembla toutes ses capacités mémorielles et tenta de lui offrir une réponse.

— J’ai regardé ce foutu ballon, puis tout est devenu rouge…

— Après ça…

— Tu m’as emmené derrière un arbre et je me suis évanoui.

— Après ça, James.

— Il n’y a rien après ça.

Il vit alors l’expression de Léonore changer. Elle serrait à présent les poings, et ses yeux s’étaient remplis de larmes. Cette fois, elle était bel et bien en colère.

— Après, tu es arrivé sur le champ de bataille alors qu’on était foutus. Tu as envoyé Garic sur les roses. Puis tu t’es pointé devant Bisou avec une plume de corbeau, et tu as fait une tirade digne d’un héros de comic-book avant de le mettre en fuite ! Voilà ce qu’il y a après ça !

Alors qu’elle lui décrivait ces événements, son regard s’illumina. Il avait rêvé de ça. Mais dans le rêve, il n’était pas seulement James Berry. Il était le tout puissant Scribe de Skülvvh.

— Ce n’était pas moi, Lonnie.

Assez ! avait-elle ordonné. Je suis capable de te reconnaître quand je te vois, James ! C’était toi !!

— C’était moi mais c’était pas moi !! hurla-t-il.

Léonore fut saisie de la violence avec laquelle James lui avait répondu. Elle bascula en arrière et se retrouva sur ses fesses. Lorsqu’elle reprit sa contenance, elle se leva et laissa James derrière elle.

— Cette conversation est terminée. Quand tu seras capable d’autre chose que mentir, tu m’adresseras à nouveau la parole.

[ Pas commode la bourgeoise ! Moi je le crois. ] avait résonné la voix de Angra.

— Qui a dit ça ? demanda James aux aguets.

Mais c’est Garic qui prit alors la parole.

— Si j’en crois ton amie, tu as écrit un livre qui parle de nous, peu ou prou. Tu sais qui nous sommes et comment ça fonctionne.

James pinça les lèvres.

— Ouais, la succube parle à travers le guerrier.

— Alors peux-tu me dire pourquoi tu es aussi surpris que si je sortais une colombe de mon cul ?

James ouvrit de grands yeux, puis il ricana.

— Écoute, Conan, ne le prends pas mal, mais c’est une chose d’écrire un bouquin, et c’en est une autre d’en avoir le héros devant soi, colombe ou non.

Garic hocha la tête. James aurait juré à voir sa réaction qu’il tirait une certaine fierté d’avoir été appelé « héros ».

— Je ne connais pas ce Conan, mais ce que tu dis fait sens. Ce qui n’en fait pas, c’est que tu écrives sur nous sans nous connaître.

— Ça a du sens si c’est lui qui vous a créés ! lança Léonore.

— Lonnie, arrête ta chasse aux sorcières. Je te rappelle une nouvelle fois que je me suis inspiré de TA toile pour le livre. Et si je suis responsable de ça, tu l’es tout autant. De plus, si nous les avions créés comme tu dis, ils s’appelleraient Béric et Aléa, non ?

— Ne m’appelle pas Lonnie.

Malgré son objection, Léonore sembla néanmoins trouver son argument recevable. Mais James ne s’arrêta pas en si bon chemin.

— Garic ! reprit-il. As-tu pillé la ville de Myrrh quand tu étais jeune ?

— La cité de Brak.

— Le nom de ton père ? Silverthorne ?

— Varthorn.

— Ton emblème est-il un lynx ?

— Le jeune loup, ils m’appelaient.

James se tourna alors vers Léonore et haussa les épaules d’un air comique.

— Similaire mais différent. Je suis d’accord pour dire que nos personnages ne nous obéissent pas toujours, mais il y a des limites. Nous sommes liés, mais nous ne les avons pas créés.

Léonore lui sembla convaincue, au moins pour cette partie-là de l’histoire.

[ Il a raison. Et puis nous existions avant même que vous ne veniez au monde. Il est plus plausible que nous vous ayons inspirés d’une quelconque manière, plutôt que l’inverse ] dit Angra.

— Ça me rassure ! dit James. J’ai appris le métier avec un certain Howard Lovecraft, et je n’ai aucune envie de voir le contenu de nos projets conjoints prendre vie. Et là je ne vous parle même pas de mes fictions érotiques de l’adolescence.

Léonore grimaça de dégoût et détourna le regard tandis que Garic s’affairait de son côté.

— En ce qui concerne ton petit spectacle dans la forêt, j’ai une théorie, dit-il. Et pour la prouver, j’ai ramené ça.

Le guerrier extirpa de son pourpoint la longue plume de corbeau et l’exhiba devant eux. Léonore fronça les sourcils à la vue de l’objet, mais c’est à James que l’homme s’adressa.

— La fille dit que…

— Léonore ! le corrigea-t-elle d’un air agacé.

Les doigts de la jeune femme se crispèrent. Pourquoi était-il si compliqué pour tout le monde d’utiliser son prénom ces derniers temps ?

— Ouais. Léanore. Elle dit que ton attitude change quand tu es en présence de ce corbeau. La première fois, tu as parlé son langage, et la seconde, tu es devenu quelqu’un d’autre.

[ Je ne suis pas certaine que ce soit une bonne idée ] intervint Angra.

Angra avait toujours eu le chic pour mettre les pieds dans le plat, et cette fois encore, elle venait de verbaliser la somme des pensées de tout le monde, y compris celles de Garic lui-même.

— Si c’est ce qui provoque le changement chez ce gamin, je dois comprendre. Je ne peux pas ramener à Skülvvh une bombe prête à exploser sans même savoir comment elle fonctionne.

— Il n’est pas question que je touche ce truc ! répondit James.

Garic s’impatienta.

— Avec « ce truc » comme tu dis, tu as été capable de l’impossible. Il nous faut savoir comment ça marche. N’es-tu pas curieux ?

Mais il l’était. Bien entendu qu’il l’était. Dans le « rêve », il était tout puissant, et la sensation avait été enivrante au point qu’il donnerait à présent n’importe quoi pour la retrouver. Mais le Scribe de Skülvvh effrayait Léonore, et pour James, c’était éliminatoire.

— Si je change, Lonnie va encore me haïr ! grommela-t-il.

— Je ne sais pas si je préfère quand tu te comportes comme un lâche ou comme un héros, dit-elle d’un air méprisant. Les deux sont détestables.

James grimaça. La froideur de Léonore à son égard le transperçait de mille flèches, et même s’il la comprenait d’une certaine façon, ça n’en restait pas moins douloureux. Quant à Léonore, elle regretta instantanément ces mots. Elle n’avait pas non plus voulu utiliser ce ton. Mais elle avait peur, et plein de questions se bousculaient dans sa tête depuis un moment.

Et s’il était sciemment lié à tout ça ? Et s’il s’était moqué d’elle depuis le début ? Pourrait-elle jamais recoller les morceaux de son cœur s’il la trahissait ? Léonore avait tu cette information jusqu’à présent, mais une chose la hantait depuis tout à l’heure : Arthur avait demandé à James à quel point il était « lui ». Et à partir de ce point, ils avaient été étrangement familiers l’un avec l’autre. Merde, elle aurait même juré qu’ils se connaissaient de longue date.

Si on le lui avait demandé à ce moment-là, elle aurait répondu qu’elle ne connaissait pas cet homme déguisé en James. Mais il l’avait appelé Lonnie. Il l’avait protégée. Et il savait pour les clowns. C’était définitivement lui, pas vrai ? Ne pouvant démêler seule cet imposant sac de nœuds, elle se résigna.

— Désolée James, dit-elle enfin. Je n’aurais pas dû te parler comme ça. Et peut-être en effet que tu n’y es pour rien. Mais moi aussi je veux savoir. Fais ce qu’il te dit, s’il te plaît.

James poussa un énorme soupir. Il baissa les yeux vers le sol le visage crispé, pendant qu’il tendait la main en direction de Garic. Il se mordilla la joue jusqu’au sang, attendant de sentir le contact de la plume. La main posée sur la garde de son épée, Garic déposa précautionneusement l’artefact dans la paume du jeune homme et recula de quelques pas pour se donner de l’espace, au cas où il lui faudrait dégainer.

— Léanore, s’il apparaît, c’est toi qui lui parleras.

Déterminée, elle opina du chef en silence sans relever l’erreur du guerrier, de peur de perdre sa concentration.

Il ne se passa rien de particulier en apparence, mais lorsque James releva la tête, son visage était parfaitement décontracté. Il trouva Léonore du regard et lui décocha un sourire.

— Je suis ravi que tu ailles bien, Lonnie.

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Psalmodiez pour la gloire de Skülvvh

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