Léonore n’en croyait pas ses yeux. Devant elle, James venait de changer. Il avait suffi qu’il prononce cette seule phrase pour qu’elle comprenne qu’elle n’avait plus affaire au même homme. Il semblait plus mature, plus serein. Et aussi, il semblait triste.

Quand elle vit la façon dont il la regardait, elle sentit entre eux un niveau d’intimité qui n’avait jamais existé auparavant, excepté peut-être ce fameux soir où elle avait failli se confesser.

— Es-tu, James ? lui demanda-t-elle prudemment.

— Évidemment que c’est moi.

Elle secoua la tête. Elle devait être plus précise.

— Es-tu mon James ? Ou es-tu celui qui a combattu Arthur ?

— Oh, pardon. Celui qui a combattu Arthur. Ce qui ne m’empêche pas d’être ton James. Tu peux m’appeler James #1 si tu veux absolument nous différencier.

— Pourquoi pas James #2 ? demanda-t-elle avec une pointe d’ironie. De mon point de vue, c’est toi qui es en surplus.

— Je ne me définis pas comme le genre d’homme à arriver second.

Bouche bée, elle ouvrit de grands yeux, surprise de lui trouver une assurance qu’elle ne connaissait pas chez « son » James. Pourtant, il s’exprimait de la même façon, avec les mêmes mimiques, les mêmes gestes, et si ce n’était pour cette confiance qu’il affichait, elle n’aurait jamais pu les différencier. Alors qu’elle le scrutait du regard dans l’espoir d’en discerner davantage, elle vit qu’il avait l’air de lutter.

— Écoute Lonnie, le pouvoir de la plume est à sec. Je l’ai trop utilisé dans la forêt. Je suis venu te dire que j’ai bien peur de ne plus pouvoir vous aider pendant un long moment.

Message reçu, elle devait faire vite.

— Explique-moi vite ! s’empressa-t-elle. Que se passe-t-il, pourquoi êtes-vous deux ?

— Euh…TGCM ? dit-il d’un air espiègle en s’ébouriffant les cheveux.

Si ce n’était pas James, il était drôlement bien imité.

— Écoute, si je pouvais t’en dire davantage, je l’aurais déjà fait. Si je parle trop et que je raconte une connerie, ça va encore mettre un drôle de bordel et tu n’as pas besoin de ça pour l’instant.

— Tu es une espèce de James du futur ou quoi ? demanda-t-elle d’un air incrédule.

Il sourit.

— J’aimerais bien, mais j’ai bien peur que ce ne soit beaucoup moins marrant que ça. N’insiste pas, je ne te dirai rien à ce sujet.

Elle fut tellement surprise de l’entendre si catégorique qu’elle ne songea même pas à protester.

— Alors…

Elle se mordit la lèvre inférieure, et fut furieuse contre elle-même lorsqu’elle sentit les larmes lui monter aux yeux une nouvelle fois. Il fallait qu’elle arrête avec cette habitude désastreuse ; il lui semblait qu’elle avait assez pleuré pour trois vies entières.

— Alors dis-moi que tout ira bien, s’il te plaît James. Pas pour moi, je suis solide. Mais depuis que nous sommes dans cet enfer, je m’inquiète pour toi à chaque instant.

— Si je dois arpenter l’enfer, tu es la seule personne que je veuille à mes côtés pour le traverser, Léonore Campbell. Et c’est valable pour lui aussi ! dit-il en se pointant du pouce.

À cet instant elle le reconnut, elle le reconnut vraiment. Elle lui avait dit ces mêmes mots au moment de leur arrivée. Comment était-il seulement possible qu’il coexiste deux versions complètement différentes de l’homme qu’elle aimait ?

— Je dois devenir le Scribe, Lonnie, et tu dois devenir l’Enlumineuse. Sinon Arthur nous fera la peau. Aussi simple que ça. Trouve Skülvvh, persuade-le.

— On se change et on part sur-le-champ, tu peux compter sur moi. Et puis, si tu es bien James, d’une certaine façon tu seras à mes côtés, pas vrai ?

Il dodelina de la tête et lui sourit l’air gêné.

— Ouais…euh…ça ne va pas t’aider. Il va probablement se passer quelque chose très bientôt, et c’est un doux euphémisme que de dire que tu ne seras probablement pas ravie de ma présence très longtemps.

Le monde s’effondra sous les pieds de Léonore.

— Que veux-tu dire par là ? Pourquoi t’en voudrais-je ? Tu ne me ferais jamais de mal.

— Ce n’est pas tout à fait exact, répondit-il d’une voix douce.

Elle eut un spasme nerveux et hoqueta. Fébrile, elle passa sa main sur son front pour en écarter une mèche de cheveux. À voix basse, fermant les yeux de toutes ses forces, elle récita les deux premiers vers du poème de Bon-Papa.

Le premier malgré lui n’était pas ton allié, 
Le second manque à l’appel, car ensommeillé.

— James, cria-t-elle. J’ai besoin de savoir. Tu m’as dit de t’appeler James #1, mais…c’est toi qui es ensommeillé. Lequel es-tu ?

— Je suis désolé Lonnie.

— Non non non ! Ne joue pas à ça avec moi James, tu dois me le dire ! À qui dois-je me fier ?

James #1 pinça les lèvres. Il marqua une longue pause durant laquelle il semblait réfléchir à sa réponse. Avant de céder la place, il prononça un dernier mot. Un prénom.

— Garic.

Après avoir entendu cette révélation, elle vit dans le regard de James que son double s’en était allé. La jeune femme baissa la tête, et plus aucun mot ne franchit ses lèvres pendant un long moment.

Garic, qui avait craint une explosion d’humeur de la part de Léonore, prit les devants et força la jeune femme à s’écarter. Mais elle n’avait pas mal réagi, se contentant de se laisser emporter sans se débattre. À dire vrai, elle était bien trop occupée à repasser la conversation en boucle dans sa tête. D’ailleurs, elle en avait déjà tiré trois enseignements, et à bien y penser, les choses n’allaient pas si mal.

Tout d’abord, James n’était pas responsable de la présence de James #1. Qu’il s’agisse des prémonitions ou des tours de passe-passe, il subissait la situation autant qu’elle. Il fallait qu’elle arrête de lui en vouloir pour ça.

Ensuite, elle savait à présent que quelque chose d’imminent allait se produire. Il avait sous-entendu qu’après cet événement, elle ne serait plus capable de lui faire confiance. Mais même si elle devait reconnaître qu’il avait semé les graines du doute dans son esprit, elle se promit que quoiqu’il se passe, ça ne changerait rien à leur relation. Elle savait que c’était la clef du succès pour pouvoir mener à bien la troisième et dernière étape de son raisonnement.

Léonore avait été bouleversée lorsqu’elle avait compris que les premiers vers du poème le (les ?) désignait. Mais à présent, elle savait que si les deux premiers représentaient l’énoncé du problème, les deux derniers constituaient sans aucun doute les instructions pour le résoudre.

Le premier malgré toi n’était pas ton allié, 
Le second quant à lui, tu devras l’éveiller.

Elle pouvait donc encore y faire quelque chose. Non, vraiment, en définitive les choses n’allaient pas si mal du tout.

Sauf peut-être pour James qui s’était isolé.

Il était resté assis un long moment à ressasser les derniers événements, et il était peu dire qu’il avait trouvé l’expérience particulièrement troublante. D’abord, il avait été surpris, car ce n’était pas du tout comme ce que racontaient les histoires au sujet de la possession.

Alors qu’il s’attendait à disparaître pendant un instant au profit de son alter-ego, ou tout du moins à vivre les choses en tant que spectateur, il avait été surpris de constater qu’il était resté lui-même tout du long. En plein contrôle de la situation, il avait laissé parler « l’autre lui », mais il sentait qu’il aurait tout aussi bien pu l’en empêcher.

C’était évidemment hors de question. L’écrivain avait désormais accès à un puits de souvenirs dans lequel il pouvait se servir à volonté, et il voulait en tirer le maximum d’efficacité. Profitant de son accès aux souvenirs de James #1, il se permit de fouiner un peu. Il trouva des bribes de conversation, des images, mais il dut vite se rendre à l’évidence : la magie de la plume était insuffisante pour qu’il puisse les interpréter. La conversation avec Léonore drainait tout ce qu’il en restait. Bon sang, il peinait même à maintenir le lien et s’en sentit extrêmement frustré.

Mais il y avait aussi eu des avantages passifs. James Berry avait toujours été un homme extrêmement rationnel, et jusqu’à présent il s’était davantage révolté contre ce monde qu’il n’avait réellement essayé de le comprendre. Au contact de James #1, tout lui avait semblé plus clair, plus compréhensible. C’était un peu comme si la présence du Scribe avait étendu sa capacité à la suspension d’incrédulité et qu’il était désormais devenu capable d’accepter ce qu’il se passait autour de lui. Y compris l’inacceptable révélation qui suivit.

Lorsque Léonore lui avait demandé à qui elle pouvait se fier, James #1 avait pris une pause pour s’adresser directement à lui :

— Écoute mon vieux, je vais lui répondre un truc qui ne va pas te plaire. Putain, qu’est-ce que je raconte ? Ça ne me plaît pas non plus ! Mais il faut que tu comprennes que si je ne le fais pas, il va se passer un truc très déplaisant pour tout le monde. Alors s’il te plaît, n’interviens pas.

L’image d’un James en larmes tenant une Léonore inerte dans ses bras s’imposa alors dans son esprit. Dans l’abdomen de son amie était fiché un poignard, réplique exacte de celui qu’il avait vu dans le livre un peu plus tôt. Un fin filet de sang coulait des lèvres de la jeune artiste, et son regard vitreux ouvert sur le néant ne laissait planer aucun doute quant à son destin.

— Comment ? avait demandé James à son autre lui.

— Tu t’es offert un petit spoiler dans le bouquin avant de partir, pas vrai ? Donc tu sais tout ce que tu dois savoir.

Il revit alors en pensée la page illustrant la dispute du couple et il eut peur de comprendre autant que d’avoir mal compris. Alors il obtempéra.

La seconde d’après, James #1 s’en était allé, et à présent il savait qu’il une décision à prendre. Mais même si sa vie en avait dépendu — ou dans ce cas, celle de Lonnie — il aurait été incapable de décider quelle était la bonne. Il s’allongea sur l’herbe qui jonchait la colline, et tout en contemplant le ciel d’un blanc immaculé, il s’enfonça dans sa réflexion.

Garic avait allumé le feu de camp et s’était assis devant.

Si Léonore se fiait à ses dires, il procédait régulièrement de la sorte lorsqu’il désirait converser en privé avec Angra. Le regard éteint, perdu dans la contemplation des flammes, il donnait une impression d’inaccessibilité. Elle considéra le berserker un instant et décida qu’il valait mieux ne pas le déranger dans l’immédiat.

Il lui avait demandé de se changer, mais elle avait été interrompue dans ses recherches de la tenue parfaite lorsque James s’était réveillé. Elle retourna vers la malle du fond de la grotte, très vite ragaillardie à l’idée de faire un peu de magasinage. Toute cette aventure ne lui avait pas donné beaucoup d’occasions de prendre soin d’elle et c’était une opportunité qu’elle désirait saisir tant qu’elle le pouvait encore.

De l’eau filtrait à travers la roche, créant une petite nappe dans un réceptacle naturel. Elle plaça ses mains en coupe et recueillit autant que possible le précieux liquide. La sensation de fraîcheur sur son visage la fit se sentir plus jeune. Mieux, elle lui donna l’impression qu’elle venait d’ôter un poids immense de ses épaules. Elle se débarrassa de ses vêtements déchirés et entreprit de faire un brin de toilette.

Sur son flanc gauche perlaient quelques gouttes de sang. Pendant l’action, son soutien-gorge avait laissé échapper une baleine métallique qui avait transpercé sa peau. Elle le dégrafa et entreprit de nettoyer la blessure à l’aide d’un tissu propre. Quand ce fut terminé, elle contempla un instant l’idée d’enfiler à nouveau l’instrument de torture, puis haussa les épaules et le laissa tomber au sol.

Dans la malle se trouvaient une quantité impressionnante de tenues qui allaient du simple pagne à la robe habillée, et Léonore se demanda comment Garic avait réuni un tel butin. Elle savait que d’autres humains avaient arpenté ces terres avant eux, mais jusqu’à présent, elle avait toujours pensé qu’elle était la première femme à le faire. Elle en fut réconfortée, mais aussi un peu déçue. Son statut fantasmé de pionnière de R’jah n’avait pas fait long feu.

Elle contempla l’une des robes un peu plus habillées et se demanda si elle pouvait s’autoriser un essayage par pure coquetterie. Après tout, Garic était en pleine conversation avec lui-même et James était allongé plus loin à faire elle-ne-savait-quoi. Elle avait donc le temps de se faire plaisir. Elle opta pour trois tenues différentes qu’elle essaya tour à tour, et pendant un instant, elle se sentit femme à nouveau.

Comme elle le soupçonnait, il lui faudrait laisser tomber la première. Le bustier était légèrement trop grand pour elle, ce qui lui rappela la raillerie de James au sujet de son tour de poitrine.

— Je déteste quand tu as raison, James Berry ! maugréa-t-elle en faisant une moue comique.

La seconde était parfaite. Il s’agissait d’une robe de cuir sans manches pourvue d’un corset à lacets. Elle semblait extrêmement robuste, ce qui ne l’empêchait pas d’être aussi confortable qu’une seconde peau. Elle était longue jusqu’au genou et équipée d’une capuche. Au niveau de la taille, il y avait une ceinture avec deux petites sacoches. Dans le dos pendaient des lanières de cuir, prévues pour y attacher un fourreau ou un carquois. Sans devoir y penser à deux fois, elle savait qu’elle venait de trouver ce dont elle avait besoin. Elle l’ôta et la posa soigneusement sur le bord de la malle, puis elle considéra la troisième tenue, juste pour le plaisir.

C’était une robe de soirée qu’elle aurait pu acheter en vue d’un cocktail. Enfin…si elle avait eu assez d’argent…et qu’elle était invitée à un cocktail, ce qui constituait une association d’événements plutôt improbable dans la petite vie simple que menait Léonore Campbell.

Bien que sans bretelles ni trop de fioritures, elle la trouva absolument splendide. Mais malheureusement inutilisable dans des conditions normales de vie sur R’jah. Dans le bas, elle était ornée d’une fourrure dense qui formait une traîne sur une longueur d’un bon mètre cinquante derrière elle, ce qui rendait tout déplacement prolongé absolument impraticable.

Satisfaite de son essai, Léonore entreprit de se déshabiller pour enfiler à nouveau la seconde tenue, celle qu’elle avait choisie. Mais au moment de l’enlever, il lui sembla que le bas de la robe s’était accroché quelque part. Elle se retourna pour dégager le tissu qu’elle s’imaginait s’être coincé entre deux rochers, mais ne vit rien de particulier.

— Allez, bouge ! supplia-t-elle tandis qu’elle tirait de plus belle sur l’étoffe.

Comme pour répondre à sa demande, la traîne de la robe se mit à se tortiller dans tous les sens comme un asticot au bout d’une ligne. Quand elle se retourna une nouvelle fois pour regarder derrière elle, elle vit avec horreur un œil gigantesque s’ouvrir lentement au milieu de la fourrure.

Porté hors de la grotte par l’écho, le hurlement de banshee de Léonore enveloppa la colline et résonna loin à travers la vallée.

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Psalmodiez pour la gloire de Skülvvh

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