En une fraction de seconde, James fut sur ses pieds et s’élança vers le point d’origine du hurlement tandis que Garic le talonnait de près. Lorsqu’ils firent irruption dans la grotte, ils virent Léonore à moitié nue en train de mener un drôle de combat.

Il leur fallut alors un instant pour parvenir à comprendre la scène qui se déroulait devant eux. De l’extérieur, il semblait qu’elle tentait désespérément de couvrir sa poitrine à l’aide d’une robe qui tentait de se faire la malle.

— N’entrez pas, vous voyez bien que je ne suis pas présentable ! cria-t-elle paniquée.

James se cacha immédiatement les yeux d’une main, tandis que Garic, peu habitué à la notion de pudeur chez les femmes, continuait de fixer la scène d’un air neutre.

— Qu’est-ce que tu fous, Lonnie ?! Avec tout ce boucan j’ai cru que tu te faisais égorger !

— C’est la bestiole, là ! Elle essaie de se tirer avec la robe ! répondit-elle.

BORK ! répondit la créature d’un borborygme vexé.

James regarda alors vers le sol entre deux de ses doigts et vit qu’effectivement, quelque chose clochait avec le bas de la robe. Elle était dotée de deux espèces de tentacules hérissés de pointes qui s’étaient agrippés au rocher le plus proche. Au milieu, un œil énorme et unique était ouvert et observait Léonore. Le regard de la créature ne semblait pas agressif, mais de son expression dénotait un certain niveau d’agacement.

Quant à Garic, il s’était adossé à la paroi de la caverne. Il ne semblait pas alarmé le moins du monde par la présence de la créature. Les bras croisés, il attendait patiemment que l’ambiance retombe.

— Quand vous aurez terminé vos singeries, faites-moi signe. Léanore, nous allons sortir. Tu n’as rien à craindre du Globork. Alors quand nous serons partis, lâche la robe et change-toi.

— Donc c’est ça, un Globork ? demanda James d’un air effaré.

— Ouais.

— C’est pas super esthétique…

— Ils diraient la même chose de toi.

— Donc tu disais qu’elle n’avait rien à craindre ?

— Ouais.

— Ils sont inoffensifs ?

— Ils te tueraient en moins d’une seconde.

— Mais alors pourquoi tu n’aides pas Lonnie ?!

— Il ne lui veut pas de mal.

— Mais…mais…il veut quoi alors ?

— Il veut juste récupérer la robe.

— Et qu’est-ce qu’il peut bien vouloir foutre avec une robe pour humain ?

— Il veut la terminer.

BORK ! aboya le Globork pour soutenir Garic.

— BON OK, STOP ! Tu expliques correctement ou je me fâche ! s’impatienta James.

Garic toisa James. L’expression de dédain dans son regard ne faisait aucun doute : il ne considérait pas l’écrivain comme une menace. D’ailleurs, sa première idée fut de balancer sans cérémonie son poing au milieu de la figure du jeune homme, mais il se ravisa. Déjà, il risquait de le tuer. Et ensuite, même dans l’hypothèse où le gamin survivait, Garic n’avait aucune envie de devoir le porter à nouveau durant le prochain voyage.

Alors il décroisa les bras, et après avoir poussé un soupir d’agacement, il répondit à sa demande.

— Les Globorks vivent en communauté. Ils ont des spécialités qui les placent plus ou moins haut dans la hiérarchie. Celui-ci est un artisan, alors il est capable de confectionner différentes choses à partir d’éléments de base. Quand il me faut des armes, ou des vêtements, c’est donc à lui que je m’adresse. Sachant que vous alliez débarquer, je me suis dit que vous seriez forcément mal préparés, et je l’ai fait venir.

— Des Schtroumpfs de l’enfer, en somme.

— Des quoi ?

— Laisse tomber. Mais dis-moi, comment ce truc est-il seulement capable de fabriquer quoi que ce soit ? C’est un gros tas de peluche informe avec des tentacules.

— Tu lui demandes un truc, puis il avale les matériaux nécessaires, et ça ressort comme tu l’as demandé. Pour les épées et les haches, ça prend un peu plus de temps mais…

— Attends ! Attends, attends ! Ce truc avale de la soie ou du cuir, puis ça les chie sous forme de frusques finies ?

— Tu choisis de voir le côté dégueulasse, je choisis de voir le côté pratique. Ces « frustes » sont bien plus confortables que la moyenne.

— Ouais, maintenant que tu le dis, ça m’étonne pas ! T’as bien l’air d’être du genre à te rouler dedans.

Garic regarda alors James d’un air mauvais. Depuis Arthur, il n’avait jamais eu autant envie de coller une mandale à quelqu’un. Il était à présent clair pour tout le monde qu’il n’avait aucune sympathie pour l’écrivain, et le sentiment paraissait très réciproque. Pendant ce temps, Léonore qui se battait toujours avec le Globork commença à s’impatienter.

— Euh, messieurs ? Je suis toujours là. Alors je veux bien lâcher la robe, mais il va falloir que vous arrêtiez pendant TROIS FOUTUES SECONDES DE COMPARER VOS PROPRES TENTACULES ET QUE VOUS DÉGAGIEZ SUR-LE-CHAMP !

— Bork ? Bork BOOOORK BORK BORK BORGOBORK !! l’imita la créature, le sourcil froncé.

James ouvrit des yeux grands comme des soucoupes, et cette fois, même Garic ne trouva rien à redire. Tels deux enfants grondés par leur mère, ils tournèrent les talons en se regardant d’un air penaud tandis qu’ils sortaient sous les huées désobligeantes du Globork.

Mais la trêve fut de courte durée, et à peine furent-ils hors de la grotte que Léonore put à nouveau profiter du son de leurs chamailleries, à moitié recouvert par celui des rires de Angra.

Lorsqu’elle les rejoignit enfin avec sa robe de cuir sur le dos, ils étaient assis autour du feu, toujours occupés à se disputer. Le Globork qui avait repris sa forme normale — si tant est qu’un blob couvert de poils et pourvu d’un seul œil puisse sembler normal — la suivait à une courte distance. Même lui semblait navré du spectacle qui s’offrait à son œil grand ouvert.

— N’empêche, t’es quand même un splendide connard, tu peux pas juste répondre normalement quand on te pose une question ?

— Pousse pas ta chance, gamin. Pousse pas ta chance…

Elle toussota pour attirer leur attention.

— Alors, j’ai l’air de quoi ? demanda-t-elle en tournant sur elle-même.

James resta un instant à la contempler sans qu’aucun mot ne puisse franchir ses lèvres. La robe de cuir lui allait à la perfection à tel point qu’il en fut intimidé. Elle mettait en valeur le côté farouche et aventureux de la jeune femme sans pour autant l’hyper-sexualiser. Et c’était tant mieux. Vu le caractère et les origines de Garic, il avait craint que leur hôte n’ait mis à disposition de Léonore que des strings en mithril, et il fut content de s’être trompé sur ce point. Il cherchait ses mots lorsque le guerrier le coiffa au poteau.

— Tu as l’air d’une reine, répondit simplement Garic en la fixant.

— Tu trouves ? répondit-elle en se regardant sous toutes les coutures.

— Avec cette allure, tu es prête à conquérir ce monde.

Alors qu’il voyait le rouge (le gris ?) monter aux joues de Léonore, James leva les yeux au ciel. Il n’aimait pas ça du tout. De ses mains, il se frappa les genoux et se leva d’un bond, puis silencieusement, il se dirigea à son tour vers la grotte pour s’équiper. Dans sa hâte, il bouscula légèrement le Globork qui lâcha un « bork » sans conviction. Alors qu’il s’éloignait, il entendit encore à contrecœur des bribes de conversation.

— Qu’est-ce qu’il a celui-là ? demandait Léonore d’une voix vexée, tandis qu’Angra s’était remise à rire.

Respire, James, respire.

— Tu traînes un sacré problème avec toi Léanore. J’ai du respect pour toi, mais ton ami ne m’a pas convaincu. En tout cas, pas cette version-là.

Continue de marcher, James. Ne te retourne pas. Et si tu le peux, évite d’être jaloux de lui, ou de toi-même. Bientôt, tu seras « cette version-là » comme il dit, et alors on verra.

Une fois dans la grotte, il se mit à regarder ce que le Globork avait conçu pour lui. Au prix d’une immense concentration, il parvint à fouiller dans les vêtements sans trop penser à leur provenance. Sur le sol gisait le soutien-gorge tacheté du sang de Léonore, ce qui le renvoya à la vision que James #1 lui avait imposée.

Ne regarde pas. N’y pense pas. Pense aux fleurs, aux Globorks, ce que tu veux, mais pas à ça.

L’instant d’après, il entendit Léonore éclater de rire à l’extérieur, il ferma les yeux et serra les poings de toutes ses forces. Garic était à nouveau en train de faire son show et James n’avait pas besoin de ça pour l’instant.

Ça ne te servira à rien d’être jaloux, et puis tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même, tu n’es même pas foutu de lui dire la vérité. Dis-lui que tu aimes les femmes, que tu l’aimes elle. Que tu as complètement pété les plombs le jour de votre rencontre parce que tu l’as aimée au premier regard. Dis-lui que tu ne savais pas comment te sortir de là ensuite, dis-lui que le fait de travailler ensemble t’a bloqué. Elle comprendra. Elle te pardonnera.

Mais le pardonnerait-t-elle ? Il avait eu mille occasions d’éclaircir les choses mais par lâcheté et complaisance, il n’avait jamais osé le faire. Il avait fui, tout comme il fuyait à cet instant même en détournant habilement sa pensée vers la malle remplie de vêtements.

L’écrivain en arracha un habit complet de mousquetaire et se demanda comment Garic avait pu penser qu’un truc pareil puisse être utile à qui que ce soit. Il eut néanmoins envie de relever le défi, poussé par un vieux rêve de gamin. James contempla la tenue un instant d’un air hésitant, et une seconde plus tard, il commença à diviser l’uniforme en deux tas différents : les trucs à garder, et le reste. Il conserva la chemise blanche aux manches et au col satinés, le gilet noir brodé et le pantalon. Il garda également les bottes et les couvre-bottes à lacets. Sur l’autre tas, il laissa la casaque ornée de plusieurs croix qui était ridicule et bien trop ample, ainsi que la bandoulière qui ne lui était d’aucune utilité en l’absence d’arme à feu. Les gants étaient également assez peu pratiques. Pour le chapeau, il délibérait encore.

Quand il se retourna, il vit que le Globork était entré dans la grotte à son tour. De son œil immobile, il observait les faits et gestes de James avec intérêt.

— Tu viens voir l’essayage ?

— Bork ! répondit le blob poilu en faisant un petit saut sur place.

— Écoute, je suis désolé de m’être moqué, tes créations sont plutôt originales.

— Bork ! acquiesça à nouveau le Globork.

— Je suis James. Tu es un Globork, pas vrai ? Je le dis correctement ?

— Bogbork !

— Bog…bork ? Ça veut dire « oui », « non » ?

La créature secoua la tête. Apparemment ce n’était pas ça.

— Laisse-moi deviner…

L’instant d’après, le regard de James s’illumina.

— Oh je vois ! dit-il en se tapant le poing dans la main. Enchanté de te connaître aussi !

— Borkborkbork ! s’écria le Globork ravi.

Il rit en voyant la réaction de son nouvel ami, puis, se rappelant qu’il n’y avait plus de temps à perdre, il retourna se préparer.

Sur le râtelier d’armes trônait une rapière longue et fine à la garde élaborée. Il fut tenté de l’emporter mais il n’avait jamais eu d’épée dans les mains. Sans l’expérience qui allait avec, porter un tel objet revenait à s’alourdir inutilement, aussi, il s’en détourna. À côté, un poignard pendait dans son étui, et ça, c’était davantage dans ses cordes. Pourtant, après l’avoir saisi et extirpé de son fourreau il trouva que cette arme ressemblait bien trop à celle qu’il avait vue dans sa vision. Était-ce la même ? Si tel était le cas, il ne pouvait pas se permettre de l’emporter. Il se passa la main sur le bras pour en effacer la chair de poule et remit l’arme à sa place.

Après s’être habillé, il fut surpris du confort que lui apportait cette tenue. Il fit un signe de tête au Globork qui lui répondit à son tour avec une petite révérence.

Finalement, il se coiffa finalement du chapeau, mais il eut l’impression d’être déguisé. Le Globork derrière lui fit un bruit de haut-le-coeur. Il ne lui en fallait pas plus pour comprendre le message.

Il ôta la coiffe et l’envoya voler dans la malle d’un lancer fluide avant d’opter pour un chapeau de cow-boy en feutre noir beaucoup plus sobre et léger. Mais il manquait quelque chose. Il fouilla dans ses vieux vêtements de ville et en sortit sa plume de corbeau qu’il attacha avec la cordelette qui faisait le tour du chapeau. Cette fois, il était fin prêt.

Il prit une grande inspiration et décida de ne plus s’impliquer émotionnellement pour l’instant. James #1 avait sous-entendu qu’il était néfaste pour Léonore et il fallait en tenir compte. Il lui fallait d’abord rejoindre Skülvvh et devenir son Scribe rapidement. Quand il lui aurait montré qu’il n’était pas un problème que l’on traîne derrière soi et qu’il se serait assuré qu’elle ne courait plus aucun risque, alors il lui dirait tout.

— À propos, je ne vais pas t’appeler Globork. Tu as un nom à toi ? demanda-t-il en s’adressant à son nouveau compagnon.

Une fois de plus, le Globork secoua la tête ; il regardait le sol, et James aurait juré que ça le rendait triste.

— On va t’arranger ça mon petit pote, qu’est-ce que tu en dis ?

— Bork !

Lorsque James sortit de la grotte à son tour, il marchait d’un pas décidé. Empressé, même.

Léonore vint à sa rencontre en souriant, probablement pour le complimenter sur son choix, mais il ne put se résoudre à lui rendre ce sourire, ni à fanfaronner. Il y avait désormais beaucoup trop de non-dits entre eux, et il n’était pas encore prêt à affronter cette situation. Bientôt, mais pas encore. Il avait encore vraiment trop besoin d’un boost de confiance.

— On y va Lonnie, ne traînons pas !

Il la dépassa et se dirigea vers Garic qui lui jeta un sac dans les bras.

— Au moins tu as l’air efficace à présent, à défaut de l’être. Je vous ai préparé un paquetage pour la route, tu peux l’emporter.

— Merci Garic. Merci aussi pour l’escorte. Je repaierai ma dette.

Le guerrier s’étonna d’une telle amabilité. Il se tourna vers Léonore qui lui rendit son regard d’un air tout aussi surpris. Au même moment, le Globork qui talonnait James déboula à toute vitesse et ôta le paquetage de ses mains à l’aide de son tentacule.

— Tu es sûr ? demanda l’écrivain.

— Bork !

— On dirait qu’il veut me le porter ! dit-il à Garic qui arborait une mine effarée.

— Tu viens Stéphane ? lança James au Globork qui ouvrit immédiatement la marche.

Tandis que la créature guidait déjà James sur le chemin de Skülvvh, Angra s’adressa à Garic avec un sifflement d’admiration.

[ Es-tu bien certain que ce ne soit qu’un boulet ? Juste à l’instant, j’aurais pu le confondre avec l’autre lui. ]

— Moi aussi, ça m’inquiète. Je n’arrive pas à le cerner, et tu sais aussi bien que moi que les Scribes, des fois ça dérape.

[ « Stéphane » a l’air de lui faire confiance ! ]

— C’est pour ça que je l’emmène quand même. Mais tu ne m’enlèveras pas de la tête que quelque chose cloche chez lui.

[ Moi je l’aime bien. Mais je suis d’essence démoniaque, j’imagine que nous n’avons pas la même notion de la fréquentabilité. ]

— Tu détestes Arthur pourtant, là dessus on est pareils.

[ Je l’aimais bien, avant. ]

— Alors j’ai d’autant plus de raisons de m’inquiéter.

Quelques pas derrière, Léonore s’assombrit en silence. Elle n’avait pas perdu une miette de leur conversation.

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Psalmodiez pour la gloire de Skülvvh

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