Il était assis sur son lit avec ses boxers noirs pour tout atours, et il clignait des yeux d’un air incrédule depuis une bonne quinzaine de secondes.

Putain de radio-réveil, comme il pouvait détester cette sonnerie sinistre qui le mettait en alerte à chaque déclenchement ! Il lui colla une tape violente pour faire cesser son insupportable boucan.

Pourtant, c’était un mal nécessaire vu son état de fatigue. En prime, il avait une boule au fond de la gorge. Il sentait qu’il aurait pu pleurer toutes les larmes de son corps s’il s’y était seulement autorisé.

Pourquoi suis-je si malheureux ?

Haletant, il passa ses mains sur son visage et sentit qu’il transpirait abondamment ; il lui faudrait une douche dans les plus brefs délais. Un fin filet de lumière éclairant la quantité de poussière qui volait dans la pièce filtrait à travers la tenture négligemment tirée. Il se promit de faire le ménage dès qu’il en aurait l’occasion. Mais pour l’heure, il avait surtout besoin d’un café, histoire de se remettre les idées en place. Perdu dans ses pensées, il se leva sans même remarquer la jeune femme dénudée qui dormait à ses côtés, à moitié enroulée dans le drap et dont la moitié de la jambe sortait du lit.

James sortit de la chambre en titubant et se rendit à la cuisine. Il ne s’était plus senti aussi courbaturé depuis son retour de camp scout, il y a plus de quinze ans. Il sortit la boîte de café moulu du placard et décoinça le couvercle qui avait perdu sa forme arrondie depuis longtemps. L’écrivain en huma le contenu et en remplit un filtre qu’il plaça dans la cafetière. Lorsqu’il prit l’eau au robinet, il ne put s’empêcher de s’en passer un peu sur le visage. Son nez lui faisait mal.

Probablement en me cognant dans mon sommeil.

Une fois le café coulé, il se rendit au salon pour le déguster. L’appartement était modeste, mais confortable et accueillant. Il n’avait jamais roulé sur l’or mais il avait un goût particulier pour la décoration d’intérieur, et ça se ressentait. Tout en buvant une gorgée de café noir, son regard se posa sur le tableau qui ornait la cheminée. Reposant sa tasse, il considéra l’œuvre avec un rictus douloureux. Le cynisme prit le pas sur toute autre forme de réflexion.

— Le début des emmerdes, je bois à ça ! dit-il à voix haute sans savoir pourquoi, tout en reprenant une gorgée d’une façon théâtrale.

Sur un cintre accroché au porte-manteau pendaient des vêtements qu’on aurait pu croire sortis d’une autre époque. Qui aurait bien pu penser qu’il les portait hier soir encore, lorsqu’il était enfin rentré chez lui.

Rentré d’où ?

Et puis, sur la commode, il y avait le chapeau. Et la plume. Noire, longue. Effilée. Elle était importante, bien qu’il ne puisse pas réellement expliquer pourquoi. Chose étrange, son instinct en alerte lui hurlait d’en prendre soin comme si sa vie en dépendait. D’ailleurs à bien y penser, le réveil l’avait certes tiré de sa rêverie en grande pompe, mais le sentiment d’urgence qu’il ressentait persistait longtemps après.

Pourquoi ?

Il écrasa une larme qui roulait sur sa joue et la considéra un instant. Il se sentait si triste.

— Réfléchis, James. Quelque chose ne colle pas. T’es pas censé être ici, mon pote. Il faut y retourner au plus vite.

Mais où ?

Il savait que ça avait un rapport avec ces fringues. Pourquoi les portait-il la veille au soir ? Et pourquoi cette plume noire lui faisait-elle autant d’effet ? Il se leva. S’approchant de la commode, il se sentait déjà plus fort sur ses jambes. À chaque pas, même. Mais lorsqu’il tendit la main pour s’emparer de l’artefact, il fut interrompu par un bruit sourd dans la chambre.

Il comprit alors qu’il n’était pas seul.

Avec une rapidité qu’il ne se connaissait pas, James empoigna le katana qui était fixé au mur. Il s’agissait d’une réplique non affûtée qu’il avait achetée en convention, mais il savait qu’elle ferait à merveille son travail contondant. Le tenant fermement des deux mains, comme il l’avait appris dans l’un de ces trucs animés asiatiques qu’il aimait regarder le matin en avalant un bol de céréales, il s’approcha avec prudence de l’embrasure de la porte. Plus aucun doute, il entendait à présent des bruits de pas. Et ils se rapprochaient. Il leva la lame au dessus de sa tête, s’apprêtant à frapper vite et fort lorsqu’elle déboula dans le salon.

— Tu te fous de moi là ? dit-elle d’un air incrédule.

Elle se tenait devant lui, les poings sur les hanches, à moitié habillée. Elle ressemblait à un fantasme de geek adolescent, et James eut l’impression qu’il la connaissait. En tout cas, il reconnaissait à coup sûr la chemise qu’elle portait et qui provenait de sa garde-robe personnelle. Ils se fixèrent un instant, acteurs burlesques d’une scène de vaudeville ridicule, alors qu’il baissait son sabre lentement. Dans sa confusion, il remarqua qu’elle ne quittait pas des yeux le reflet qu’elle apercevait dans la lame.

C’est normal, c’est la première fois qu’elle se voit.

Elle était vraiment toute petite. Haute comme trois pommes. Et ses cheveux étaient d’un blond tellement pâle qu’ils lui apparaissaient presque blancs. Il pouvait apercevoir sa poitrine d’un blanc laiteux à travers les interstices de la chemise qu’elle lui avait empruntée, et qu’elle avait mal boutonnée. Elle le regardait de ses grands yeux marron dans lesquels il apercevait des reflets rougeâtres. Elle lui faisait penser à un de ces dessins hyper sexualisés que Léonore aimait à faire pour illustrer leurs livres — comprendre : « attirer le lectorat masculin » — et eut un nouveau pincement au cœur. À l’évidence, évoquer la jeune femme lui faisait du mal.

Quant à lui, il baissa les yeux sur sa propre tenue et se rendit à l’évidence : il avait l’air d’un con à se tenir au milieu de son salon en cale-flûte, une larme séchée sur la joue, à jouer les samouraïs bon marché avec une réplique de katana.

— Bon, tu reposes ton petit jouet ?

Elle avait prononcé cette phrase avec un ton ironique qu’il connaissait. Si bien, d’ailleurs, qu’il comprit immédiatement que la remarque ne concernait pas le sabre. Prestement, il le lâcha, ferma les jambes, et mit les fesses en arrière pour ne pas en exhiber davantage.

— Désolé…errm…c’est le matin. C’est pas que je regardais quoi que ce soit ! dit-il en détournant les yeux.

— Regarde tout ce que tu veux, après tout c’est fait pour. Littéralement.

Il ouvrit des yeux ronds comme des soucoupes.

— C’est à dire ? Putain, déjà que j’ai des trous de mémoire, ne me dis pas que j’ai ramené une stripteaseuse en plus…

— D’accord, je vais avoir du boulot. Je vais t’expliquer mais je peux avoir une tasse de ça, pour commencer ? dit-elle en désignant le café tiède qui traînait encore sur la table basse.

— Euh…oui, bien sûr. Je t’amène ça.

Plus confus que jamais, il attrapa sa propre tasse et retourna à la cuisine pour en servir deux.

— Désolé, j’ai plus de lait. Tu prends du sucre ? cria-t-il depuis la pièce à côté.

— J’en sais rien ! Ramène toujours, on verra !

Comment ça, « J’en sais rien » ? Décidément, cette matinée devenait de plus en plus bizarre. Et ce sentiment d’urgence qui persistait ne faisait rien pour améliorer les choses, sans parler de la détresse émotionnelle dans laquelle il se trouvait. Il espérait que cette fille aurait des réponses, et qu’elles seraient satisfaisantes, sans quoi il risquait d’aller demander son propre internement sous peu.

Une fois le café servi, il revint dans le salon et la trouva affalée dans le canapé, les pieds nus sur la table. Malgré lui, son regard remonta sur les jambes de la fille, bien plus haut qu’il ne l’aurait dû.

— Pas la peine, j’ai aussi piqué un de tes shorts bizarres là.

Aussi déçu que soulagé, il hocha la tête et posa le café sur la table. Elle en attrapa une tasse et en but une gorgée. Elle grimaça.

— Dégueulasse. Comment tu fais pour boire ce goudron ?

— L’amertume peut surprendre, d’autant que je le bois très fort. Essaie avec un peu de sucre.

Elle s’exécuta. Elle plongea dans la tasse deux morceaux de sucre et goûta à nouveau. Semblant plus satisfaite, elle en mit quatre de plus dans la petite tasse.

— Woh calmos, tu vas devoir le mâcher si tu continues !

Elle gloussa. Malgré sa grossièreté et sa relative impudeur, elle lui semblait de bonne humeur. Il l’observa longuement tandis qu’elle buvait, et la vit plusieurs fois afficher une mine réjouie, comme si elle éprouvait pour la toute première fois le simple plaisir de boire quelque chose.

— Bon, maintenant que t’as ton café démoulable, tu peux m’éclairer un peu sur ce qui s’est passé hier ? J’ai déjà eu de beaux lendemains de veille mais là j’ai dû dépasser un peu la dose prescrite.

— C’est à cause de ton retour. Tu as passé près d’un bzabb sur R’Jah, et pourtant, sur ton plan d’existence actuel, le tout est entassé dans ta soirée d’hier. Ton cerveau ne parvient pas à intercaler logiquement autant de choses dans un écart temporel aussi court. Ça va revenir, c’est un peu comme un tendon qui s’étire petit à petit. Quelle est la dernière chose dont tu te souviennes ?

Il se fit la réflexion qu’il aurait dû ne rien comprendre au charabia de cette fille. C’était en partie vrai au niveau conscient, mais à sa grande surprise, il avait parfaitement assimilé ses paroles ainsi que leur sens, sans pour autant y rattacher le moindre événement. Il s’exécuta en espérant que ça lui revienne.

— La soirée pizza chez Lonnie hier soir. Léonore c’est mon amie, elle…

( James Berry, je ne déteste pas tant que ça que tu m’appelles Lonnie. Je trouve ça plutôt mignon….ch’uis désolée. )

Il s’interrompit abruptement. Quelque chose essayait de lui revenir.

— Je connais Léonore, et après ça ?

( Après ça, James. )

Il voyait distinctement Léonore lui poser cette même question. Mais comme cette fois-là, il n’avait pas de réponse à donner. Et le tiraillement de ses glandes lacrymales le reprirent.

— Fais un effort ! dit-elle d’une voix plus douce.

Il avait beau forcer sa mémoire, les images du passé ne lui revenaient que par bribes et s’évanouissaient immédiatement avant qu’il ne puisse en saisir le sens.

( Dois-je en déduire que tu connais le goût de la pisse d’âne ? )

— La bière n’avait pas de goût. Puis il y avait ce corbeau bizarre. C’est de lui que je tiens cette plume là-bas.

— Très bien. Et ensuite ?

( Zzzalut ! Et zurtout bienvenue sur R’zah, les z’amis ! )

— Un panda de dessin animé, puis des personnages de mon bouquin se sont pointés, et… tout ça n’a aucun sens, Angra. C’est n’importe quoi.

Il la regarda avec un air de dépit, s’attendant à la décevoir. Mais quand il leva les yeux sur elle, il vit qu’elle affichait un sourire satisfait.

— Quoi ?

Mais loin de répondre, elle changea de sujet.

— J’aime bien ce tableau au dessus de ta cheminée ! Ça représente quoi, dis ?

( Léonore Campbell, je t’ai pas abordée par intérêt pour tes peintures. )

— C’est Lonnie qui l’a fait. Je lui ai acheté le jour où on s’est rencontrés. Je ne le savais pas encore mais il représente Gar…Béric et Aléa, les deux héros de mon roman.

— Ah dis donc, ça a l’air passionnant ça, et qu’est-ce que tu peux me dire à leur sujet ?

( J’espère vraiment que tu sais ce que tu fais, gamin. T’as une sale gueule, toi aussi. )

— Lui c’est un gros con. Il est possédé par une créature plus sensible que lui, mais qui le cache bien. Elle prend toujours ma défense quand il passe son temps à m’en mettre plein à la gueule. C’est son sport préféré, et ce malgré que je lui aie sauvé la peau face à Arthur.

( C’était mon ami, avant. Il te ressemblait beaucoup. )

— D’ailleurs quand j’y pense, le dessin que Lonnie a fait d’elle te ressemble beaucoup, regarde ! dit-il en pointant la toile du doigt.

— Mmh-hm.

James marqua un temps d’arrêt. Elle ne lui ressemblait pas, c’était elle.

— Attends.

Il se tourna vers elle et la vit enfin pour ce qu’elle était. Cette fille qu’il avait devant lui était l’exacte réplique de la succube du tableau, les cornes en moins.

— Assez de suspense. C’est normal qu’on se ressemble, c’est l’Enlumineuse qui a dessiné ce corps pour que je puisse t’accompagner ici. Je ne suis pas très fan de Léonore à la base, mais regarde-moi cette merveille !

Elle se leva et fit un tour sur elle même, faisant remonter la chemise de James bien plus haut qu’il ne s’y attendait. Encore une fois il détourna les yeux, et encore une fois, ce fut bien trop tard pour être honnête.

— Nan mais vas-y, rince-toi l’œil, c’est temporaire alors j’entends en profiter autant que d’en faire profiter les autres !

— Skülvvh !! Léonore !! Brikabork !! Ils t’ont fait ce corps pour qu’on puisse accomplir une mission. Quelque chose en rapport avec le livre !

Tout lui revenait à présent. Pas dans les détails, mais suffisamment pour qu’il puisse reconstituer le puzzle. Ils avaient finalement réussi à atteindre l’Immémorial, et il avait consenti à leur remettre sa magie, mais les conditions pour l’obtention de ce pouvoir avaient été destructrices ; de cela, il se souvenait. Et son nez aussi.

— Je me souviens. Skülvvh a scindé ses pouvoirs et nous les a distribués. J’ai vu en elle, et… elle a vu en moi. Grands dieux, Angra. J’ai tout foutu en l’air, j’ai tout vu, elle m’en veut d’une telle force !

Angra hocha la tête.

— C’est vrai que t’as pas brillé, mais ça, il fallait y penser au premier jour. Si t’as tout gâché, c’est certainement pas en étant enfin honnête hier soir. Et on s’était mis d’accord pour qu’ici tu m’appelles Angie, tu te rappelles ?

( Ça va pas fort non plus, tu veux bien me serrer contre toi ? )

MERDE ! Est-ce qu’on a… ?

— Ce n’est pas que j’aurais refusé de tester ÇA, dit-elle en faisant un nouveau tour sur elle même. Mais tu étais bien trop déprimé, on s’est juste collés et on a discuté.

Il se rappelait effectivement de ça. James lui avait proposé de prendre le lit mais elle avait argué qu’il était assez grand pour eux deux, et il était trop épuisé pour objecter. Suite à cela, il s’était couché sur le côté et avait laissé couler ses larmes en silence pendant un long moment avant qu’elle ne le prenne dans ses bras. Elle avait agi en amie et ils s’étaient réconfortés l’un et l’autre durant une bonne moitié de la nuit avant qu’il ne s’endorme.

Pourquoi bordel ?

— Si même les démons font preuve de compassion envers moi, je suis dans la merde. Qu’est-ce que j’oublie, Angie ? Pourquoi je suis si déprimé ?

— Je te laisse y venir. Et si ça te peut te rassurer, je ne suis plus qu’une femme magnifique dotée de pouvoirs incommensurables. Asrà a hérité du pire en moi il y a bien longtemps.

Au delà de la plaisanterie, cette phrase fit sur James l’effet d’une bombe. Asrà ! Comment avait-il pu oublier ce monstre ? Mais il y avait quelque chose d’autre, il le savait. Quelque chose de plus meurtrier, de plus imminent. Quelque chose qui concernait…

— Arthur ! Putain ! Arthur a débarqué au moment exact où nous partions, toi et moi !

— C’est exact.

Le ton d’Angra s’était fait doucereux mais elle ne pouvait réprimer une grimace. Quant à James, il venait de comprendre pourquoi il se sentait aussi misérable depuis son réveil. À présent tout était limpide, et dans son esprit il donna le feu vert aux larmes qui se remirent à couler sur son visage.

— Parce que tu as voulu m’accompagner, Garic s’est retrouvé sans manteau démoniaque face à lui. Et moi… moi j’ai complètement déconné ! Quand j’ai voulu aider Lonnie, elle a refusé de prendre ma main ! Elle m’a simplement regardé froidement, puis… puis les pierres les ont ensevelis.

— Garic va bien, je le sentirais s’il était mort. En revanche…

Il lutta de toutes ses forces pour maîtriser le tremblement dans sa voix. À présent il se rappelait pourquoi il était dans cet état.

— Elle a préféré mourir plutôt que me faire confiance.

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Un commentaire

  1. Aaaahhhhh j’ai à la fois la tristesse de la fin, l’espoir que ça ne soit pas si triste et l’image de la p’tite gonzesse… (soit dit en passant sans sexisme mais avec tout mon respect et ma fantasmagorie !)

Psalmodiez pour la gloire de Skülvvh

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