Il jeta sa clef sur le guéridon situé dans l’entrée de sa chambre d’hôtel, balança sa valise sur le lit, et s’y affala comme une étoile de mer. Il gonfla les joues et souffla de toutes ses forces. Jusqu’à présent, il était dans un bon jour, mais la migraine s’intensifiait à nouveau. À dire vrai, il commençait à en avoir solidement ras-le-cul de tout ce bordel.

Revenir de R’jah n’était pas une mince affaire pour le cerveau humain. S’être prêté à l’exercice plusieurs fois par le passé ne rendait pas la chose plus aisée, surtout lorsque l’on totalise une telle durée d’existence. Mais au diable les vieilleries, il n’en avait pas besoin ! Il mit ses mains derrière la tête, ferma les yeux et tenta de faire appel à sa mémoire à court terme.

Grâce au masque de Hanzo, il lui avait été plutôt facile de fusionner avec l’ombre de Léonore et les suivre depuis la forêt. Son envie de rire avait été particulièrement forte lorsque Garic avait émis l’hypothèse qu’il puisse être dans les parages et sur le point de les attaquer, mais il avait résisté. Hanzo était doté d’un puissant pouvoir de camouflage, mais qui requérait d’être parfaitement silencieux pour maintenir l’illusion, alors il n’était pas question de déconner.

Il avait dû se faire violence pour se retenir d’intervenir lorsque le vrai James leur était apparu une nouvelle fois. Oh, comme il aurait aimé l’étriper ! Mais cela revenait à attaquer le gamin qu’il habitait, et il ne constituait pas une cible. Pas encore. Le véritable adversaire, c’était ce foutu corbac qui avait filé un peu plus tôt en emportant son putain de plumage avec lui.

Le meilleur atout d’Arthur était de savoir exactement ce qui allait se produire. Pour lui, les événements en cours n’étaient qu’une simple rediffusion d’une scène déjà visionnée, et il avait tenté à de nombreuses reprises de tourner cela à son avantage. Mais jusqu’ici, rien n’avait fonctionné comme il l’entendait. Chaque fois qu’il intervenait pour tourner la situation en sa faveur, le corvidé se pointait.

Malgré son éternel coup d’avance, il avait déjà échoué une première fois lorsqu’il avait tenté de se substituer à Garic en tant que Guide. Tout allait bien jusqu’à ce que le bourrin ne débarque, guidé par ce bestiau de malheur. Ensuite, lors du combat, il avait commis une seconde erreur en imaginant que James se révélerait inoffensif. Mais là encore, le cauchemar ailé avait foutu la merde.

C’était sa malédiction, son mythe de Cassandre sur mesure. Connaître l’avenir et ne pas pouvoir en profiter, c’était l’ultime foutage de gueule, le coup du beau gosse bien roulé qui serait strictement hétéro, le coulis de caca sur le gâteau de mariage hors de prix.

Par dessus tout, il voulait abattre le corbeau, et au plus vite. Mais celui-ci ne s’était plus montré depuis le dernier combat. Ce piaf de merde avait probablement senti sa présence et avait jugé qu’il était trop dangereux de revenir.

À moins qu’il n’ait jugé que je ne suis pas un danger pour eux...

Cette simple pensée l’avait mis dans une rage folle. Il avait horreur d’être sous-estimé. Mais là encore il avait tenu bon. Il devait rester calme. Encore un tout petit peu. Le moment venu, il ponctionnerait toute la magie de ce monde pour en finir avec toute cette histoire, et là, il farcirait le cul de cet oiseau de malheur avec des œufs de Globork avant de le faire cuire. Rester cool. Attendre. C’était le seul moyen. L’unique solution à tous les problèmes.

Sa tête lui faisait mal. Il ferma les yeux et hiberna d’un sommeil sans rêves, confortablement lové au sein de l’ombre de la jeune femme.

Premier éveil.

Lorsque le petit groupe avait rejoint Skülvvh au terme de blablas interminables, il n’avait cette fois éprouvé aucune difficulté à rester silencieux pour observer, et réfléchir. Il était certes complètement cinglé et conscient de l’être, mais il n’était pas dénué de sagesse pour autant. Il avait assez galéré face à Garic la dernière fois, sans parler de la présence de Skülvvh. Mener une telle bataille sur autant de fronts à la fois aurait tenu du suicide, sans compter que le corbeau pouvait encore leur faire une visite imprévue au pire moment.

Cette fois, pas question de laisser les choses au hasard. Sa meilleure chance consistait à attendre que Skülvvh vide ses batteries au moment de la scission. Il pourrait ensuite profiter du fait que le gros poilu soit crevé pour les dégommer un à un, et les délester de leur magie ensuite. Avec leurs compétences de départ, les deux nouveaux élus de cette immense blague n’étaient pas de taille face à un maître scribe.

S’il attendait encore un tout petit peu, la succube aurait une belle idée de merde qui la conduirait à quitter Garic, ce qui rendrait alors le guerrier extrêmement vulnérable. Et c’était là qu’il lui faudrait frapper. Mais pour l’heure, tout son être lui faisait mal. Il avait besoin de cette magie, et le plus tôt serait le mieux. Ça faisait un moment que son corps la lui réclamait, et il doutait d’être capable de tenir encore longtemps s’il poursuivait sur cette voie dangereuse. Pour entraver les maux de tête qui revenaient par vagues, il se remit en hibernation.

Deuxième éveil.

De temps à autre, il s’éveillait pour s’assurer que tout était bien en place. Il les entendit notamment parler du livre et de Bélos.

S’ils étaient au courant pour l’un, ils ignoraient encore tout de ce qui était arrivé à l’autre, et ça faisait bien son affaire. Skülvvh comptait visiblement sur la magie de son défunt frère pour arranger les bidons, et il allait avoir une sacrée surprise.

Il vit à quel point la petite avait déjà progressé dans son art, et il eut une énorme bouffée d’affection pour elle. Après tout, elle était la petite-fille de ce vieil Owen, et il voyait au premier coup d’œil que le même sang coulait dans leurs veines. Alors pour la première fois depuis le début de toute cette histoire, il s’autorisa à rêver d’une vie différente. Une vie loin de R’Jah, de ses Immémoriaux et de ses démons.

Oh, bien sûr, il se sentait ridicule de penser à cela à un moment aussi crucial, mais il devait bien l’admettre : il aurait voulu la voir grandir. Dans un univers parfait, il aurait sans doute même donné sa propre vie pour la protéger. Et alors qu’il se rendormait une nouvelle fois, il eut une vision de lui-même, assis au chevet d’une petite fille à qui il faisait la lecture.

Il se vit marcher vers le parc du bas de la rue des Ibis, serrant la petite main d’enfant dans la sienne. Il pouvait voir sa frimousse s’illuminer alors qu’il dégainait un billet pour lui payer une crème glacée chez Pascalino. L’instant d’après, il visualisa une conversation avec elle, au sujet des garçons du lycée, et de la prof de Math qui est une vraie salope. Enfin, il avait joué à s’imaginer lui donner le bras pour l’emmener à l’hôtel de ville, le jour de son mariage. Et une larme roula sur sa joue, dernier vestige de son humanité pourtant abandonnée depuis longtemps.

Mais un nouvel élancement dans la tête lui rappela que ce monde n’avait rien de parfait. L’extrême compétence de Léonore faisait d’elle une adversaire de taille qui serait capable de lui tenir tête, et les adversaires dotés d’une telle puissance commençaient à devenir beaucoup trop nombreux à son goût. Sa fierté se mua immédiatement en méfiance, et son cœur redevint inerte.

La décision s’imposa d’elle même dans son esprit alors qu’il la jaugeait en silence : elle devrait tomber la première.

Troisième éveil.

Il avait tendu l’oreille une fois de plus et ce qu’il avait entendu l’avait impressionné. Ces jeunes gens maîtrisaient déjà à la volée des concepts qu’il n’avait pu imaginer qu’au bout d’innombrables heures de pratique. Jaloux, mais néanmoins admiratif, il n’avait pas perdu une miette de la conversation.

— Du coup, Lonnie, comment on récupère le bouquin ? T’as une idée ? Retrouver la baraque avec la distorsion ne va pas s’avérer évident.

— Tu te souviens de ce jeu de rôle électronique qu’on branche sur le téléviseur ?

— Ouais ! On devrait s’en procurer un quand on sera rentrés d’ailleurs. Que veux-tu faire de ça ?

Le gamin avait subrepticement glissé une référence à leur avenir mais la jeune femme n’avait pas relevé. Là encore, il lui avait été difficile de ne pas ricaner.

— Dans ces jeux, quand on veut retourner à la case départ, on utilise un artefact spécifique. Ils appellent ça une pierre de rappel.

— Et comment veux-tu utiliser ce concept ?

— J’ai beaucoup réfléchi aux pouvoirs d’Arthur dernièrement. C’est un scribe, pas vrai ?

— Oui, et ?

— Il utilise des masques infusés de son pouvoir.

— D’accord mais je ne vois pas le… Oh !

— Tout juste. Les objets créés par un enlumineur ne disparaissent pas s’ils sont alimentés magiquement.

— Tu veux dire qu’Owen…

— …a créé les masques et qu’Arthur les a ensuite enchantés avec son propre pouvoir. On va faire pareil. Prends la pierre, et donne-lui les propriétés d’une pierre de rappel. Il faudra qu’elle soit capable de transporter celui qui la tient. Aller, et retour.

— Pourquoi je n’écrirais pas immédiatement une téléportation vers le livre, comme le ferait Arthur ?

— Pour deux raisons. Premièrement, tu n’es pas encore à l’aise avec le langage, et la moindre erreur pourrait t’envoyer n’importe où, sans parler de revenir. Si tu enchantes la pierre, tu auras l’occasion de te relire avant de l’activer.

— Ça m’ennuie de le reconnaître mais c’est effectivement plus sûr. Et la seconde raison ?

— C’est sans doute idiot, mais c’est ma maison, et j’aimerais pouvoir y retourner quand je le désire, moi aussi. Quand tu auras ramené le livre et que tu partiras sur terre, tu me laisseras la pierre.

Jimmy avait hoché la tête en signe d’approbation. Satisfaite, elle avait levé son pinceau dans les airs et avait dessiné un galet, gravé d’une rune en forme de spirale. Une fois le dessin créé, il devint instantanément tangible et tomba dans sa main. Elle la tendit à bout de bras et fit un signe de tête à son compagnon qui dégaina sa plume.

— Tu veux quelles propriétés exactement ? Je ne peux pas la rendre permanente à mon niveau d’exécution actuel malheureusement.

— Quatre voyages vers le bureau, avec retour au point d’origine. Tu as assez de magie ?

— Ça devrait le faire.

Bien que l’écrivain dût s’y reprendre à plusieurs reprises, — la transcription phonétique des diphtongues, c’était l’enfer pour un débutant — il finit par rédiger correctement la phrase qui permettrait d’enchanter la pierre de rappel. Après avoir relu son texte deux fois et avoir reçu l’approbation du sac à puces qui l’accompagnait, James se décida à l’activer. L’instant d’après, il avait disparu.

Très bien joué pour un petit nouveau.

[ Et on fait quoi s’il ne revient pas ? ]

— James est un lâche et un menteur, mais il est compétent. Il reviendra, ne t’inquiète pas.

— Bork ! avait confirmé la boule de poils.

[ Pfff, je m’inquiète pas ! Je demande ! Tu peux t’occuper de mon corps maintenant ? ]

— Bien sûr, oui. Mais je dois faire quelques tests avant…

[ Alors déjà on va dégager les cornes et la queue, c’est un peu cliché… ]

Quatrième éveil.

Angra venait de quitter Garic. Et elle avait le bouquin sous le bras. Ils s’étaient déplacés au pied d’une muraille de granit, sans doute pour ne pas effrayer les primitifs avec leurs tours de passe-passe. Dans un instant, James et la succube allaient activer la phrase qui leur permettrait le retour sur terre, et ce serait son signal. Plus qu’une toute petite conversation chiante à mourir et il pourrait faire le ménage proprement.

Il écouta attentivement.

— Ne fais pas n’importe quoi là-bas, gamin.

— T’inquiète, et puis je suis bien accompagné.

Garic avait acquiescé.

— Skülvvh m’a laissé ce bout de papier pour toi. Si tu recopies exactement cette strophe, tu te retrouveras chez toi en un instant. Utilise celle qui est écrite au dos pour revenir. Et ne fais pas d’erreur !

James saisit le papier et le scruta attentivement.

— Je m’en rends bien compte Garic, même un imbécile dans mon genre peut voir que son exécution va vider mes batteries d’un seul coup. J’ai déjà du mal avec une phrase, alors une strophe… Je t’assure que je n’ai jamais été aussi concentré de toute ma vie.

— Très bien. Skülvvh a dit que ça prenait un instant à s’exécuter sous cette forme. Si tu l’écris tout de suite, ça fera effet un peu plus tard.

James resta là un instant, il regardait toujours Léonore qui restait immobile et ne semblait pas vouloir faire ses adieux. Alors, la mort dans l’âme, il s’était mis à rédiger la strophe.

Un…

Deux…

Trois…

Quatre vers…

Le point final.

Au moment où la strophe s’illumina dans les airs, Arthur jaillit hors de l’ombre de Léonore avec une rapidité incroyable. Sous les traits de Hanzo, il possédait toutes les caractéristiques du ninja, ou plutôt de ce qu’il pensait en être un.

À sa grande honte, il n’avait jamais pris la peine de se documenter sur de réels ninjas, aussi, Hanzo était un shinobi de roman, doté de capacités hors du commun telles que le dédoublement ou la téléportation. Il était également équipé de diverses armes dont des bombes artisanales, qu’il lança aussitôt sur le sol pour séparer le groupe en deux.

Côté plaine, Angra et James étaient jetés à bas par le souffle. Côté montagne, Léonore, Garic et Stéphane avaient été propulsés contre la haute muraille avec violence. Une tranchée de plusieurs mètres séparait à présent les deux équipes.

Mauvais calcul, pensa-t-il. Avec la fumée qui tardait à se dissiper sur le champ de bataille, il ne voyait plus Léonore. Mais il savait de quel côté elle se trouvait. Il fila comme le vent en direction de la montagne, la main posée sur le sabre de couleur rouge qu’il portait à son côté. Du coin de l’œil, il avait vu ce fils de pute de corbeau faire un piqué en direction de James mais cette fois, il avait anticipé son intervention.

Il jeta un kunai que l’oiseau de malheur esquiva avec un croassement moqueur avant de reprendre sa trajectoire initiale. Mais déjà, le couteau primitif qui avait dépassé sa cible fit demi-tour, comme par magie, pour venir frapper l’animal à l’aile. Le Gentleman Corbeau tomba en chandelle sur le sol, inerte.

— Hah ! En voilà un qui ne viendra plus m’emmerder ! avait-il exulté d’une voix haut perchée aux forts accents d’hystérie.

À peine avait-il traversé le rideau de fumée qu’il se trouva face à Garic, épée dégainée, protégeant de son épaisse stature la jeune Léonore, qui était campée derrière lui.

— Désolé mon petit loup, tu n’es pas de taille sans bobonne !

Pour souligner cette affirmation, il abattit son sabre sur Garic qui tenta de bloquer l’attaque. La puissance du coup fut telle qu’il aurait dû être propulsé une nouvelle fois en arrière, écrasant Léonore entre la muraille et lui. Mais à sa grande déception, ses victimes étaient toujours debout et absolument indemnes.

— Bork !

Cette saloperie de Globork s’était interposée entre la muraille et ses amis. De ses tentacules, l’animal agrippait la roche et agissait comme une immense éponge montée sur ressort pour amortir le choc et mitiger les dégâts.

— Quelle équipe ! La gamine, le bourrin, et l’animal. Même si je ne suis pas tout à fait certain de savoir qui est qui ! HAH !

Il avait armé son bras pour frapper à nouveau lorsqu’il vit qu’Angra avait attrapé l’écrivain sous son bras et sautait par-dessus la tranchée d’un bond gigantesque. Si Garic était à sec, elle était encore extrêmement dangereuse. Pour faire diversion, il avait alors lancé deux bombes de plus, bien en hauteur, provoquant un éboulement mortel sur le trio.

Angra avait chargé vers eux à toute vitesse avec toute la puissance du manteau démoniaque, mais c’était déjà trop tard.

Avant même de pouvoir approcher les autres, elle avait quitté R’Jah pour un autre monde. Quant à James qui avait été plus lent, il n’avait pu que tendre le bras en direction de son amie, dans un geste désespéré pour l’emmener avec lui. Ça aurait pu marcher.

Contre toute attente, l’illustratrice s’était contentée de le regarder sans saisir son occasion de salut. Un bouclier supposé éviter au trio d’être écrasé s’était alors formé au-dessus de sa tête, mais il n’avait pas tenu bien longtemps. Du travail d’amateur bien décevant de la part de Léonore Campbell.

L’instant d’après, le gamin avait disparu à son tour, et les trois autres étaient enterrés sous plusieurs tonnes de rochers. La victoire était totale. Il n’avait plus qu’à raser le village Globork, à embrocher le corbeau par le cul, et à ponctionner le pouvoir sur ce qu’il resterait de la bouillie de Léonore.

Cinquième éveil.

Il rouvrit les yeux. Il était toujours sur son lit.

Il se souvenait de tout, y compris de la raison pour laquelle il était dans cette chambre d’hôtel.

— PUTAIN !!! hurla-t-il en frappant des poings sur le matelas.

Il n’avait rien obtenu. Rien du tout. La succube lui avait déjà coûté Bisou, Hanzo avait finalement été brisé après sa supposée victoire, et pour couronner le tout, il n’avait pas pu voler le pouvoir de la gamine ! Ça commençait à faire beaucoup de pertes pour très peu de résultats.

Sa migraine le reprit, comme chaque fois qu’il perdait le contrôle. Ce n’était pas le moment. Il monopolisa les vestiges de sa santé mentale afin de reprendre son calme.

De son index, il repoussa ses lunettes John Lennon sur son nez et ouvrit son bagage avec précaution. Parfaitement préservé, le masque de Craspec n’avait pas bougé d’un millimètre.

Il allait faire quelques courses, puis retrouver James fissa.

Et qu’Asrà lui en soit témoin, ça allait chier des bulles.

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Psalmodiez pour la gloire de Skülvvh

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