La mort dans l’âme, James referma derrière lui la porte de l’atelier du restaurateur de livres anciens, et s’engagea sur le trottoir. Le vieux Hollander avait accepté de sortir de sa retraite pour effectuer le boulot, ce qui était une excellente nouvelle, mais le Scribe aurait préféré que les choses se passent différemment à l’intérieur.

Angra gambadait devant lui comme s’il ne s’était rien passé. Se glissant entre les passants avec une grâce toute féline, elle s’arrêtait devant chaque vitrine pour en scruter le contenu. Ça faisait à présent des heures que les devantures n’en finissaient pas de la fasciner.

À présent qu’elle avait un corps bien à elle — et d’apparence assez juvénile qui plus est — les ressorts infantiles de son caractère étaient plus que jamais visibles aux yeux de James. Était-ce là le même monstre qu’il avait vu se déchaîner chez le libraire, seulement quelques minutes auparavant ? Ou simplement une ado comme les autres qui avait fait sa crise ? Il ne savait plus quoi penser.

À sa place, elle n’aurait jamais agi comme ça.

Il aurait adoré pouvoir partager l’enthousiasme d’Angie. Le café du matin lui avait fait du bien, et une bonne douche avait eu définitivement raison de l’état végétatif causé par l’amnésie temporaire. Tout lui était à présent revenu.

Sauf Lonnie.

L’écrivain se rappelait en détail du regard froid que Léonore lui avait décoché, juste avant qu’un rocher ne brise sa boîte crânienne sous ses yeux, et il savait qu’il ferait des cauchemars de cette scène toute sa vie. Avoir été le spectateur d’une telle horreur avait le mérite de l’empêcher de rester dans le déni, mais malgré cela, il éprouvait le plus grand mal à se faire à l’idée qu’elle soit partie pour toujours.

Et puis il y avait la mission.

À quoi bon…

Même en mettant à part ses sentiments, et en envisageant la situation d’un point de vue purement logistique, il s’interrogeait de plus en plus sur la pertinence de sa présence sur terre. Au fond de lui, il savait que la disparition de son binôme avait remis l’avenir d’un monde en question ; il doutait que Garic puisse mener à bien sa tâche seul, surtout sans Angie à ses côtés.

Une vie sans elle ? Est-ce seulement possible ?

— Fais-lui confiance, je sens qu’il n’a pas abandonné non plus ! lui murmura alors Angra, surgissant de derrière son dos.

Il avait marqué un temps d’arrêt et hoché la tête d’un air peu convaincu, mais elle s’était fait un devoir d’insister.

— Je connais Garic depuis toujours. Il fera ce qu’il a à faire. Et puis le vieux t’a bien dit que le livre ne serait pas restauré avant deux semaines, pas vrai ? Nous sommes donc coincés ici à attendre et espérer, alors autant espérer le meilleur.

— Puisque tu en parles, techniquement, il avait dit un mois.

— Et puis il a dit deux semaines !

— Tu as cramé la robe de sa fille.

— Elle me regardait de travers.

— Et les cheveux de sa femme.

— Elle voulait appeler les gardes.

— La police. Et tu ne peux pas brûler tous les gens qui ne te reviennent pas.

— Bien sûr que si.

— D’accord, j’imagine que tu peux, mais tu ne devrais pas !

— Pourquoi ?

— Parce que le monde a évolué, Angie ! Il y a d’autres moyens d’obtenir ce qu’on veut de nos jours. Ne brûle rien ni personne sans mon aval, tu veux ?

— Pas de flammes ?

— Pas de flammes.

— À une condition !

— Je t’écoute, répondit-il avec un soupir d’agacement.

— Si ça ne te dérange pas, j’aimerais vite entrer dans ce magasin. Tu as de quoi commercer sur toi ?

— De quoi comm… j’ai de l’argent, oui, répondit-il incrédule.

— De l’argent ?! Je ne te savais pas si fortuné ! C’était un métal plutôt précieux à mon époque.

— Ce n’est pas du vrai argent. On utilise des billets de papier émis par les banques et qui se rapportent à une valeur en or. Mais dis-moi, avec quoi vous… euh… commerciez, alors ?

— Coquillages, dents de chien ou de marsouin, plumes collées, pierres polies… L’or et l’argent étaient réservés aux nobles et aux chefs de guerre.

— C’est complètement con, si on pouvait régler le loyer avec un truc aussi commun qu’une poignée de coquillages, j’irais immédiatement habiter en bord de mer !

— Tu veux dire aussi con ou aussi commun que des bouts de papier ?

— …touché.

— Bon, on entre ?

Deux heures plus tard, Angie faisait tourner la tête de la plupart des hommes sur son passage. Elle avait troqué le vieux short et la chemise empruntés à James pour une robe d’été imprimée de fleurs des champs. Pour faire bonne mesure, elle avait également écumé le magasin de chaussures, et avait jeté son dévolu sur une paire de sandales blanches à talons plats qui s’était avérée étonnamment hors de prix. Après un nouvel arrêt à la bijouterie pour se faire offrir des boucles d’oreille et un bracelet de cheville, elle soudoya l’écrivain pour une gaufre au chocolat et un cornet à deux boules.

J’espère que Garic lui a donné une sépulture décente…

James venait de sacrifier une portion non négligeable de ses économies, mais il s’en foutait comme de son premier pet. Léonore était partie pour de bon, et le corps dessiné pour Angra était tout ce qui lui restait d’elle.

Il faut que j’avertisse sa mère.

Quant à lui, il n’avait de toute façon plus envie de quoi que ce soit. Il n’y avait plus rien pour lui sur terre, alors il allait tenter de finir ce qu’ils avaient commencé et retourner sur R’Jah.

Probablement pour y mourir aussi. Pas de quoi envisager un plan d’épargne-retraite.

— Et mgnt gn fait uoi ? demanda-t-elle en engouffrant la moitié de sa crème glacée d’un seul coup.

— Hein ?!

— Et maintenant, on fait quoi ? répéta-t-elle après en avoir avalé l’autre moitié.

— Il y a un truc que je dois absolument faire. Et ensuite, je t’emmènerai où tu veux, c’est promis.

— Justement, regarde cette affiche ! Il existe non loin d’ici un château dans lequel habite un thérianthrope. Le monde a drôlement évolué, et ses espèces aussi, mais je sais reconnaître un rat-garou quand j’en vois un.

— Un quoi ?! Mais qu’est-ce que tu racontes !?

— Juste là ! Je ne sais pas lire ta langue mais si j’ai bien compris, ces chiffres juste en dessous représentent la prime qui est sur sa tête. Si on prend la quête et qu’on lui fait la peau, je pourrai te rembourser les vêtements !

James poussa un long soupir et esquissa un sourire pour la première fois de la journée.

— C’est une publicité pour un parc d’amusement mon chou, avec le prix du billet d’entrée. Je t’y emmènerai si tu me promets de ne pas brûler Mickey.

— Yay !

— Yay derechef, je suppose.

— Alors ? C’est quoi ce truc que tu dois faire ?

Sonner à la porte de Roberta Campbell demanda à James une énergie incroyable. Non seulement cette femme le haïssait et il le lui rendait bien, mais en prime, il avait la plus difficile des annonces à lui faire.

Elle doit savoir ce qui est arrivé à sa fille.

Pas de réponse.

Pourtant il connaissait son emploi du temps sur le bout des doigts. À cette heure-ci, un dimanche, elle était forcément pendue au téléphone à tourmenter l’un de ses voisins. Comme il la connaissait, elle avait probablement ferré un bon poisson et ne voulait pas le lâcher pour venir ouvrir la porte.

Ta fille est morte, connasse ! Ouvre cette putain de porte !

— Je peux ouvrir pour toi si tu veux ! avait chuchoté Angra, dont le corps commençait déjà à s’envelopper de flammes noires.

— Non ! Tu restes à ta place, tu me laisses faire, tu ne parles pas, tu ne brûles rien, et …tu ne brûles rien.

Il insista. Trois sonneries brèves, et deux plus longues. Sans y penser, il avait utilisé le code habituel pour s’annoncer chez Léonore.

Si seulement…

Il s’apprêtait à renoncer lorsqu’il entendit le bruit qui faisaient les savates de Bertie dans le couloir. L’instant d’après, elle ouvrit la porte.

— Oui ?

— Bonjour Roberta, vous vous rappelez de moi ?

— Oh, mais bien sûr James ! Comment allez-vous ?!

Ça se passe si bien que ça ? Et puis ce sourire…

— Navré de ne pas m’être annoncé, je me permets de vous déranger car j’ai quelque chose d’important à vous dire.

— Oh mais entrez, entrez ! lui dit-elle chaleureusement en s’écartant pour laisser passer ses invités.

— Nous ne prendrons pas trop de votre temps, c’est promis.

— Les amis de ma fille sont toujours les bienvenus. Qui est cette charmante personne ?

— Je…

— C’est ma petite sœur Angie ! l’interrompit James. C’est son anniversaire alors je l’ai emmenée faire les boutiques.

— Quel grand frère attentionné ! Et vous portez bien votre prénom ma chère, votre visage est réellement angélique.

— Merci Madame, on me le dit souvent !

James sentit l’ironie suer de tous les pores de son amie alors qu’elle faisait la révérence en réprimant un petit rire.

J’adore avoir de la visite. Comme c’est dimanche, je me suis préparé un petit apéritif, joignez-vous à moi !

Je parie que le dimanche dure jusqu’à samedi. Et ce sourire bordel… c’est plus flippant que quand elle fait la gueule.

— C’est très gentil Roberta, mais nous ne sommes pas venus pour…

— Mais entrez au salon voyons ! Je vais vous présenter le petit Billy. C’est le fils de monsieur Gilbert, le ramoneur. Il est venu s’occuper de ma cheminée pour se faire un peu d’argent de poche et il allait justement prendre congé.

James s’exécuta, talonné de près par Angra. En entrant dans le salon, il aperçut effectivement un enfant d’une dizaine d’années assis à la table. Il était habillé tout de noir et ses joues étaient couvertes de suie. De ses petites mains, il tenait un verre dans lequel il ne restait plus qu’un fond de liquide orangeâtre. Lorsqu’il vit James entrer dans la pièce, il ôta son béret et se leva d’un bond.

— Bonjour M’sieur ! M’dame !

— Bonjour mon grand ! répondit James de son air le plus jovial.

Sa tristesse et son désespoir s’étaient atténués depuis qu’il était entré dans la demeure de Mme Campbell. S’il avait mis ça sur le compte du soulagement procuré par la qualité imprévue de l’accueil de la femme, la vue du jeune garçon semblait le réconforter encore davantage.

— N’est-il pas adorable ? s’enquit Roberta, pinçant la joue de Billy. Un vrai petit rayon de soleil !

— Merci M’dame !

— Et toi Billy, je te présente James. C’est un bon ami de ma grande fille. Et je crois même qu’elle en pince un peu pour lui ! ajouta-t-elle en gloussant.

Son sourire n’était pas encore effacé qu’elle était déjà projetée à travers la pièce par le souffle causé par les flammes noires d’Angra. Elle alla s’assommer contre le radiateur en fonte placé sous la fenêtre et resta au sol.

— Angra, qu…

— C’EST PAS UN MÔME ! hurla-t-elle avec rage, tandis que ses flammes la propulsaient, poing en avant, en direction d’Arthur.

L’attaque atteignit Billy en plein visage, mais elle ne porta pas. Surprise par son échec, Angra retira sa main et recula d’un pas. Elle semblait avoir retrouvé son sang froid.

— Te fatigue pas. Le masque de Craspec a été baigné dans les cendres de tes propres flammes démoniaques, ce qui lui procure une défense parfaite contre toi. Courtoisie d’Owen à l’époque où on se méfiait de ta nature agressive. Alors félicitations, tu viens de me frapper avec toute la force d’une gamine de 16 ans.

— T’es vraiment un fils de pute !

— Allons, tu deviens vulgaire. Normalement Craspec rend les gens euphoriques ! Regarde ce joli minois de bambin ! En plus, je ne suis pas venu me battre, j’ai une p…

L’écrivain ne le laissa pas finir. Il s’était déjà jeté sur l’enfant qui n’en était pas un et l’empoignait par le col de sa main gauche.

— Et contre une mandale à l’ancienne ? Ça fonctionne aussi ?!

Le poing droit de James s’abattit implacablement sur le nez de sa victime dans un bruit de craquement d’os. Une fois qu’il fut au sol, il continua de le frapper, longtemps, jusqu’à ce que ses jointures se mettent à saigner. Et là il frappa encore, jusqu’à ce que sa propre main finisse par se briser.

Impressionnée, Angra regarda la scène sans réagir, ne voulant pas voler à James l’occasion d’exprimer toute sa rage. Dans un élan de compassion surprenant, elle se rendit au fond de la pièce et s’assura que Roberta respirait encore. Une fois rassurée, elle s’en éloigna aussitôt pour se concentrer à nouveau sur l’action.

Sous ses traits d’enfant, le visage en bouillie, Arthur hoqueta, cracha du sang, et trouva la force de répondre avec humour à son agresseur.

— Ouh putain, non, ça je l’ai senti. C’EST UNE DÉFENSE PARFAITE CONTRE ELLE, JIMMY ! CONTRE ELLE ! PUTAIN, SUIS UN PEU !

— Tu l’as tuée. Devant moi. Et tu viens à ma rencontre comme ça ? En faisant tes putain de vannes foireuses ?

— Je sais, c’est salaud. Même venant de moi. Et crois-le ou non mais je l’aimais b…

— Ne parle pas d’elle !

Le poing de James vint s’abattre encore trois ou quatre fois sur le visage de Craspec.

— Jimmy Boy, je sens que tu t’emportes là…

— TU. FERMES. TA. GUEULE ! hurla-t-il en ponctuant chaque mot d’un coup de plus.

— Ouais mais là tu vas me tuer, ma poule !

— ET ALORS ?! vociféra James en levant son poing une fois de plus.

— Tu ne veux pas revoir ta chérie ?

— Quoi ?

— Je peux te la rendre.

James empoigna à nouveau le col du petit ramoneur et le secoua.

— T’as pas fini de te payer ma gueule ? Elle est morte, je l’ai vue mourir !

— Faux. On se fait un petit jus d’orange ?

James plongea les yeux dans le regard d’Arthur durant plusieurs secondes. Il n’y voyait pas de trace de défiance ou de mensonge. C’est la première fois qu’il avait l’air aussi sain d’esprit depuis leur rencontre.

— Arrête de me regarder aussi langoureusement, je vais rougir. Chez Bertie en plus. Tu sais bien qu’elle ne supporte pas les pédés.

James pouffa malgré lui, ce qui à ce stade relevait davantage de la réaction nerveuse.

— On ne dit plus « pédé » depuis cinquante ans au moins, gros imbécile.

Il se releva et souleva ce qui restait de « Billy » à bout de bras. D’un geste assez brutal, il l’assit sur une chaise.

— Raconte.

— Ne l’écoute pas James, il essaie de t’embobiner ! s’exclama Angra.

— Je sais Angie, mais reste en dehors de ça.

— On verra.

— Ramène-moi un verre, je te prie.

Le ton utilisé par James s’était fait tellement impérieux qu’elle s’exécuta sans même avoir l’idée d’objecter. Elle crut d’abord que James #1 était de retour, mais c’était impossible sans le corbeau. Contre toute attente, elle n’en ressentit que plus de fierté d’être son amie.

Une fois qu’elle lui eut remis le verre demandé, James s’assit à son tour face à Arthur. Prenant la bouteille de jus d’orange, il entreprit d’en servir un verre, puis un second. Il attrapa le sien et le fit tinter contre l’autre.

— Santé.

— Cheers Jimmy !

— Je t’écoute. Mais si ce que tu me dis ne me plaît pas, je casserai cette bouteille et je t’enfoncerai les tessons dans la gorge.

— Il faudrait encore pouvoir ! le défia Arthur.

— Ton masque n’a aucun pouvoir offensif. Il est strictement utilitaire.

— En es-tu certain ?

— Si tu en avais été capable, tu te serais empressé de contrer Angra lorsqu’elle t’a attaqué.

— Belle imagination. Tu pourrais être écrivain.

James attrapa la bouteille de jus qu’il cassa contre la table. Sa main saignait de plus belle. Comme promis, il approcha l’un des tessons du visage de Craspec.

— Belle verve, tu pourrais être poète. Par contre n’essaie pas d’attraper ton stylo. Je t’ai vu régénérer un bras, mais est-ce que tu peux régénérer un œil ?

— Bien entendu, mais il n’est pas nécessaire qu’on en arrive là.

Attablés comme deux amis, Arthur et James se faisaient face. Derrière James, Angra semblait plus inquiète que jamais. Pour ce qui était de Roberta, elle faisait toujours un somme, ce qui les arrangeait bien étant donné le sujet de la conversation en cours.

— Je te l’ai dit. Elle est en vie.

— Je l’ai vue mourir.

— Quand j’ai ouvert le combat en balançant mes bombes, elle a profité de la fumée pour se barrer côté forêt.

— Faux, elle était côté montagne. Garic et Stéphane ont dû la protéger de ton assaut suivant.

— On s’est tous faits avoir. Toi, moi, et les autres. Ce qu’ils ont protégé n’était qu’une illustration de Léonore, par Léonore. À l’heure actuelle, Garic est en train de creuser une tombe pour un autoportrait de ta dulcinée.

— Tu mens. C’était elle. Elle a matérialisé un bouclier au-dessus de sa tête !

— Tu l’as vue le dessiner ?

— Non. Elle est rapide.

— Personne n’est aussi rapide. Elle a protégé tes amis, à bonne distance, et en toute sécurité.

Les yeux de James s’écarquillèrent. Elle n’avait pas saisi sa main. Et le regard qu’elle avait était si froid…

Pas froid. Vide.

— Arthur, je te jure que si tu te fous de ma gueule…

— Pas cette fois.

Le désespoir qu’il avait traîné toute la journée venait de laisser place à un sentiment d’euphorie comme jamais il n’en avait ressenti. Elle était donc encore en vie ? Il n’osait y croire.

— James, réfléchis ! lui dit Angra d’un ton froid.

Elle avait raison. Quelque chose clochait encore. Pourquoi Garic était-il en train de l’enterrer si ce n’était pas elle ? N’aurait-elle pas dû se manifester auprès de lui après la bataille, si elle allait aussi bien qu’Arthur le disait ?

— Qu’est-ce que tu ne me dis pas, alors ?

Le faux petit garçon dodelina d’un air comique, l’air de ne pas savoir comment s’y prendre pour expliquer la suite.

— Eh bien, après que vous soyez partis pour la terre et que Garic ait été enterré vivant, il se peut que j’aie… euh…

— Que tu aies QUOI ?

Arthur plaça son pouce et son index espacés d’un centimètre devant son oeil et regarda James à travers l’interstice.

— Il se peut… Je dis bien « il se peut»… qu’elle se soit senti pousser des ailes, qu’elle ait voulu me combattre, et que dans ma colère, je lui aie un tout petit peu ouvert le bide. Mais un tout petit peu hein ! Cela dit, l’honneur est sauf, elle a brisé mon beau masque de ninja !

— Arthur, si tu es en train de me dire qu’elle a survécu à l’éboulement pour se faire tuer de ta main, je vais t’apprendre la fable du ramoneur ramoné.

— Tentant. Mais elle est en vie je te dis… Enfin… Pour être tout à fait honnête, la blessure que je lui ai infligée va finir par la tuer. Mais tant qu’elle restera dans la prison que je lui ai confectionnée, la plaie ne coulera pas. Je peux t’amener à elle, et tu n’auras plus qu’à venir la chercher pour lui administrer les premiers soins. Qu’est-ce que tu en dis ?

Mais James se contentait de le fixer.

— Jimmy ? Jimmy-Jim-Jim ? JIMMY ! haussa-t-il la voix en tapant dans ses mains.

Faisant de son mieux pour garder son calme, James monopolisa tout le sang froid de l’univers pour poursuivre la conversation de manière non-violente.

— Pourquoi tu n’as pas juste ponctionné sa magie ? C’est ton but, non ?

— Si je fais ça, je dois la tuer, et je perds ma monnaie d’échange auprès de toi. Or, dans l’immédiat, j’ai davantage besoin de toi que d’elle.

— Où est-elle ?

— Ça, je te le dirai si tu rentres avec moi.

— Rentrer ? Sur R’jah ? Quand ?

— Immédiatement.

— C’est quoi le plan foireux derrière tout ça ? T’attends quoi de moi ?

— Je t’expliquerai sur place. Léonore contre ton allégeance.

— Ne l’écoute pas, James !

James se tourna vers Angra avec un regard dans lequel se mêlaient tristesse et excuses.

— C’est Lonnie ! Angra, on peut encore l’aider !

— Ne l’écoute pas, je te dis !

Une voix de femme un peu masculine se fit entendre derrière Angra au même instant.

— Bien sûr qu’il va l’écouter !

— Roberta ?! Vous allez bien ?

— Ça fait un moment que j’écoute vos bêtises, et j’y comprends rien du tout. Vous parlez de pouvoirs, de combats impliquant Léonore, et d’un autre monde. Rien que d’y penser j’ai mal à la tête.

— Roberta, c’est compliqué mais…

— La ferme ! Ma fille est actuellement blessée, peut-être mourante, et il n’y a personne auprès d’elle ! Alors fais une seule chose respectable dans ta vie, James Berry ! Ramène-la.

James regarda Bertie Campbell avec surprise. Le sortilège d’euphorie de Craspec avait certes disparu, et il ne faisait aucun doute que le mépris que la femme avait toujours eu pour lui était revenu en force. Mais ce n’est pas ce qu’il releva de plus marquant dans l’expression de Roberta. Il la connaissait depuis des années, mais c’était la première fois qu’il voyait en elle…

La mère de Lonnie. Elles se ressemblent.

— Entendu. Arthur, on y va. Magne.

— T’inquiète, je gère.

À peine Arthur eut-il sorti son stylo de sa poche qu’il avait commencé à rédiger la strophe qui les ramènerait sur R’Jah. En quelques secondes, la formule était prête. James ne put alors s’empêcher de remarquer le gouffre qui les séparait dans la maîtrise de leur art, et en eut un frisson de terreur.

— JAMES ! TU FAIS ÇA ET JE T’ÉCLATE ! hurla Angra de toutes ses forces.

— Désolé pour le parc d’attractions, Angie, on se rattrapera un jour. Occupe-toi du bouquin et ramène-le à Garic, il pourra peut-être démêler ce bordel.

— Tu condamnes un monde tout entier pour sauver une seule femme, connard !!

— Sans hésiter.

Angra baissa les yeux vers le sol. L’expression de tristesse qui s’affichait sur son visage déchirait le cœur de James.

— Reste.

— Désolé, il faut que j’y aille. Si ça peut te consoler, moi non plus je ne pensais pas que nous finirions la journée comme ça.

— Tu te rends compte qu’avec une pareille rupture de confiance, je serai désormais obligée de considérer que tu es passé à l’ennemi ? La prochaine fois qu’on se verra, nous serons adversaires.

— Si c’est le prix à payer, Angie.

— Je te tuerai, tu le sais ?!

Pour toute réponse, James lui décocha un sourire pétri d’affection alors qu’il disparaissait de la surface de la terre, en compagnie de leur plus fidèle ennemi.

Partager
  •  
  •  
  •  
  •  

Psalmodiez pour la gloire de Skülvvh

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.